Journal de guerre - Jour 14

Au 14ème jour, près de la moitié de l'humanité était soumise à la règle du confinement. La moitié de l'humanité. Plus d'un milliard de gens une semaine avant. Plus de deux milliards aujourd'hui.

Pourtant, était-ce une guerre mondiale ?

Non.

En Allemagne, on parlait de "défi".

Sans doute qu'une Allemagne qui serait partie en "guerre" aurait fait couler de l'encre... Sans doute que les allemands n'auraient pas pu entendre. Sans doute qu'en Allemagne, de vieux fantômes courraient sous la peau un peu plus que chez nous. Ces fantômes-là courraient sous la mienne comme la fièvre qui ne montait pas. La guerre, pour moi, revêtait les habits du silence de ma Grand-mère. De ses yeux baissés quand j'essayais d'en parler, de lui tirer vainement les vers du nez. La guerre, c'était mon Grand-Père, cet inconnu de tous, un grand basané avec un nez crochu, pire qu'un juif : un tzigane. Un hongrois. La guerre, c'était ma grand-mère. Une magnifique blonde avec des yeux de ciel, une Michèle Morgan, soignée, modeste et pauvre autant que digne et fière, avec une culotte propre.

La guerre, c'était la peur, de ce qu'on peut dire ou faire.

La guerre, c'était Anne Frank qui écrit cachée.

La guerre c'était quelque chose qu'on peut perdre ou gagner. La guerre, c'était le pire qui pouvait arriver. La guerre c'était, dans mes 20 ans, tout ce qu'on voulait éviter en construisant l'Europe, l'Europe de l'amitié. Je dessine un sourire, un sourire de clown, un sourire sombre et triste de ce qu'on en a fait et qui ne ressemble en rien à cette immense espoir que nous avions alors en tombant les frontières...

Je ne parvenais pas à trouver quelle communication avait décidée les autres nations pour faire rester les gens chez eux. Parmi les pays confinés, il y avait des dictatures et des démocraties. D'autres organisations, sans doute, que j'ignorais. En France, nous étions en démocratie. Le Premier Ministre nous l'avait répété plusieurs fois, hier, à la télé et je ne sais pas pourquoi, ça m'avait rassurée.

Au jour du 13ème jour, c'était dans mon lit que j'étais confinée et mon esprit flottait chez Charles et Maude, d'Angers.

Au matin du 14ème jour, j'imaginais comment me confiner encore plus. Peut-être en coupant internet ? Peut-être en coupant le téléphone ? Ou peut-être bien pire : devenir un de ceux qui n'avaient plus de jambes, coincés dans un fauteuil ? Ou ceux aux esprits confinés irrémédiablement dans des corps immobiles ? Quelles guerre menaient-ils, ces derniers, pour s'accrocher à vivre ? Quel bonheur trouvaient-ils à respirer encore ? Et pourtant, c'étaient eux qui me donnaient la Force. C'étaient eux, les guides. Les Maîtres absolus. Non seulement confinés, ils étaient dépendants. Ma terreur, le cauchemar, l'enfer s'il en est un.

Et mon corps meurtri, habitué à souffrir du fait de la maladie, ou je devrais dire du fait des traitements de la maladie, me semblait ce matin bien léger. Et ma peine si douce.

Mes voisins, en un soir, m'ont organisée un petite surprise : des bonbons et du thé. Nous avons fait attention à ne pas nous croiser. Je les sais tout près, tout autour de moi, juste au-dessus de moi, juste derrière la porte.. Ils sont comme mes plantes, silencieux et présents, juste-là, juste dedans-dehors.

Et dans cette cité moche où tout s'écroule et moisit, dans ce vieux bâtiment voué à destruction depuis plus de 10 ans, ces logements insalubres qui provoquent de l'asthme, ce vieux mâche-fer pourri et noir comme la suie, qui s'effrite par endroit et aère certaines pièces avec des crevasses, ces balcons rafistolés avec des bout de ficelles et ses volets qui sont prêts à tomber, l'amiante dans l'entrée. Nous attendions, tous, d'être relogés. On nous l'a promis. On nous l'a annoncé il y a déjà au moins 4 bonnes années.. Et les années passent... On nous a oubliés. Nous attendions, patients, en colère, mais patients, nos prochains relogements. Cet épisode guerrier à fait fuir la société d'entretien qui ne venait déjà pas.

Dans cette petite cité, dans ce triste décor, il y avait moi, entourée de ce qu'on nomme la Solidarité.

J'ai une chance inouïe. Et j'ai presque même moins froid. Je vais pouvoir dormir. Dormir jusque'à ce que mon corps fasse le nécessaire pour reprendre des forces.

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