Journal de guerre-Jour 16

Le 16ème jour, c'était mardi. Ma grand-mère avait raison : c'était le lendemain, et il faisait jour.

Je faisais mon décompte personnel du matin: j'avais appris mon lit par coeur depuis maintenant quatre jours entiers. J'en connaissais tous les recoins, les bosses, les creux, les vides, les hivers, les étés. J'y avais écrit, j'y avais mangé, j'y avais pleuré, j'y avais rêvé, j'y avais regardé le monde à travers mes persiennes, j'y avais entendu des discours improbables, j'y avais pensé des idées lugubres, des idées morbides, j'y avais ri aussi. J'y avais toussé et j'y avais compté

Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze.... C'était l'exercie que m'avait donné le médecin en me renvoyant chez moi : compter, à voix haute, très vite, le plus longtemps possible. Si je n'allais qu'à 10 je devais appeler le 15. Fastoche. 10, le 15 (et non 15 le 10 sinon personne ne répondrait. 10 le 15. Je répète, 10 le 15 ce n'est pas de la poésie.) Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze....

Chez le médecin j'étais à 30. Mon frère, sportif de haut niveau et compétiteur-né était à 72. Un 45 était classique chez le commun des mortels. Le 15ème jour (la veille) je m'étais senti des velléités d'aller prendre une douche, ce qui me semblait être un signe flagrant que j'allais déjà mieux. Je n'aurais jamais cru mon chez-moi si grand. Traverser ces 4 mètres correspondait peu ou prou à traverser l'Elysée, Une via-ferrata. Escalader la hauteur du baquet de ma baignoire sabot, plonger dans les eaux glacées fumantes du Kilimandjaro et revenir en faisant quatre fois le tour autour du quartier. Une sorte d'aventure, de marathon, je dirais même plus une expédition. De retour chez moi, dans mon lit de princesse, je comptais 26. J'étais encore très très loin de 10 pour appeler le 15. Et c'était tant mieux car mon petit travail d'investigation et d'écriture sur ce monde quantique autant qu'absurde, sur ce monde magnifique autant que maléfique, sur cette vie palpitante autant que pathétique, allait s'arrêter là, à ces quatre murs. je n'avais en effet aucunement l'intention, ni le goût, ni même une quelconque curiosité à vous raconter une réanimation, un entubage en règle où la beauté des néons dans les couloirs d'hôpitaux. Que nenni. C'est non. N'insistez pas.

Enfant, mes amis étaient mes livres. La vie beaucoup plus belle racontée par les auteurs, à cheval entre deux manoirs des siècles romantiques. Et si je supportais mieux la mienne en l'écrivant comme un roman d'aventures, il n'était pas question que je pousse le professionnalisme à vérifier par moi-même le ras-le-bol, la fatigue, la surcharge des personnels soignants. Je suis auteur, poète. Pas journaliste.

Dans mon petit chez moi, il y avait mon lit, mon matelas. Un lit de princesse au petit pois. Un vieux sommier à lattes, reposant sur deux étagères couchées que je voulais garder en attendant de savoir où j'allais déménager. Car, un jour, un jour prochain, j'allais déménager de ce vieux taudis qui ne manquait pourtant pas de charme mais qui était, objectivement, pourri.

Pourtant, à côté, au-dessus, vivaient et farfouinaient de bonnes fées. Des anges-gardiens de luxe, voisins attentionnés, qui veillaient sur moi. Comment avais-je pu seulement me croire une seule seconde seule, entourée de si belles personnes... La petite Eugénie m'inventait des smoothies, Marie se sentait roulée d'être arrivée trop tard pour sortir ma poubelle, Myriam me donnait ds nouvelles en direct de sa hiérarchie : TOUS les patients ayant été amenés aux urgences dans notre périmètre était ressortis sains et saufs de leur lit d'hôpital. TOUS. Même ceux fragilisés par de l'asthme, du diabète ou des problèmes cardiaques. Sophie m'avait offert "Maisons et Jardins", une surprise, une douceur tellement tendre et drôle, moi qui était privée du plaisir du soin que je pouvais apporter à cette petite cité, privée de ces petits bacs, du jardin partagé dont je m'occupais seule. Ils s'était organisés, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, pour me faire des menus, matin, midi et soir. Ils réfléchissaient à ce que j'ai assez de vitamines, des choses seulement à réchauffer... Et me demandais si j'aimais le gratin. Mais le gratin... Le gratin ! Mais le gratin de patates, qu'y a-t-il de meilleur ? Comment j'allais bien pouvoir faire pour les remercier ? Avez-vous une idée ? Qu'est-ce que je pourrais faire pour rendre à sa hauteur cette bénédiction d'être ainsi entourée ?

Au matin du 16ème jour, j'étais seulement grippée, entourée de bonne fées. Et si effectivement, ces belles et bonnes choses ne m'avaient pas été déposées sur l'étagère à côté de ma porte ou sur mon paillasson sans que je n'en croise aucun, que je ne vois personne et que je ne puisse pas encore les embrasser de vrai, j'aurais juré que tout était normal au dehors. Normal, comme dans ma vie. Un peu fou, un peu drôle, généreux, excessif.

En tout état de cause, au matin du 16ème jour, on était mardi et j'avais oublié la guerre. Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze.... trentedeuxtrentetrois... QUARANTE CINQ !

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