Journal de Guerre - Jour 18

Au matin du 18ème jour, je me sentais en très bonne forme.

J'avais écrit "pleine forme", mais m'étais ravisée.

A quoi pouvais-je bien mesurer "pleine forme" ?


"Pleine forme", ça voulait dire physiquement ? Mentalement ? Affectivement ? Moralement ? Epanouie ? Amoureuse ?

Tout cela était très relatif.


Je passais , au réveil, le scan sur mon état. Un état des lieux que je voulais global.


Physiquement, c'était spectaculaire. J'avais presque retrouvé mon poids. En en perdant seulement deux, j'en avais perdu, au ressenti 30.

Je comptais à toute vitesse jusqu'à 45 sans problème.

Je n'avais plus froid.

Je regardais mes mains, je tâtais mes pieds, je frottais mon dos, réajustais ma nuque : tout était en place alors que tout, ces quelques jours, était sans dessus dessous.


Mentalement ? On était Jeudi, j'avais des rendez-vous téléphoniques, des idées pour le boulot, envie d'un grand ménage, je me sentais capable de déménager de la chambre à la cuisine pour écrire comme pour travailler. Déménager, ça ne signifiait que me transporter, moi et mon ordi car toute ma vie résidait à l'intérieur de moi.


Affectivement ? J'étais comblée d'attentions par mes voisins, me sentant faire partie d'une communauté, solidaire, bienvenue, appréciée, je dirais même aimée. J'étais comblée par le lien régulier avec ma mère, ma fille, et deux ou trois ami.es. J'avais même pu communiquer avec mes deux garçons.

Au plus vieux, à celui qui s'apprêtait à fêter sa majorité et qui me rejetait depuis 4 ans et demi, j'avais écrit "Mon fils, je pense qu'un Homme, c'est quelqu'un qui apprend un jour, à pardonner" et j'avais rajouté ("Parfois, c'est à soi-même, que l'on doit pardonner")

Il m'avait répondu "Bonne soirée, bon confinement, reste chez toi, prends soin de toi".


Intérieurement, je m'étais tant réjouie que j'avais noté à quel point il avait reçu mon message, mais pour la première fois, je lui trouvais du style dans l'écriture et ça m'avait ravie : mon fils, sous ses airs directifs, avait du rythme dans la plume, et je voulais croire qu'il avait entendu. J'avais coché ma case "Work in Progress" et m'étais endormie, le sourire aux lèvres, le coeur attendri.


Au deuxième, j'avais pu exprimer, dans le calme et posée que fondamentalement, je n'étais pas d'accord avec ses projets, et que je n'allais pour autant pas m'y opposer. Oui, je m'affirmais anti-militariste, j'avais des préjugés, des bords aussi hauts que épais à l'ouverture d'esprit et c'est aux forceps qu'il me fallait oeuvrer pour accepter l'idée qu'il fasse un CAP, qu'il répare des tanks et qu'il entre dans l'armée. Que pour autant, je savais ce que c'est que d'être professionnellement contrariée dans ses envies, ses rêves, ses projets de carrière, de métier quand vient l'adolescence (moi-même ayant porté en moi si longtemps l'unique espoir que d'être sur un plateau) j'admettais me tromper, sur lui, sur l'armée, et qu'après tout, si tel était son rêve, pourquoi m'y opposer ?

J'avais réussi à placer que, le pratiquant depuis plus de 15 ans, il me semblait peu apte à suivre une consigne (débarrasser la table, se laver les dents ou tout simplement respecter des règles simples comme faire ses devoirs ou ne pas s'insurger contre des règles idiotes admises au collège ou dans la société) et que je pouvais craindre - mais bien sûr, c'est idiot - que ce soit difficile de faire bêtement son lit selon des règles strictes quand ses mains, d'elle-mêmes en ferait certainement de beaux origamis.

Enfin, j'avais fini, "mon fils, toi qui rêvais de guerre, ça y est, on y est. Tu vois, tu es, tout comme moi un valeureux soldat. Nous sommes dans les troupes et la consigne est simple : nous devons tout bonnement rester chacun chez soi. Commence par obéir. Dans notre démocratie, le Président est le Chef des Armées, c'est sans aucun doute possible, l'ordre qu'il a donné."


La mère que j'étais était donc comblée, elle tenait son rôle du fond de sa cuisine. Patiente, présente, active, pédago, j'avais tenté ma chance, j'avais lancé des perches, je m'étais respectée.


Pour les trois derniers points, c'était bien plus complexe. "Moralement",c'était beaucoup dire, j'étais trop en colère.

Je restais bienveillante, attentive, à l'écoute de mes contemporains mais j'en avais lourd.


Sur les réseaux sociaux, mon réseau partageait désormais des photos d'eux, bébés.

A croire que chacun assumait une régression totale et faisait l'apéro sous les yeux des RG.

J'étais tombée sur un "live" de la Comédie Française où les comédiens, entre deux bouquets de fleurs, lisait Victor Hugo. Etait-ce mes réflexions de la veille sur mes ami.es travailleur.es du sexe ? J'avais pris la nausée et je m'étais enfuie ayant la sensation du porno culturel.

Non.

Je comprenais quelque chose de nouveau qu'on peut appeler peut-être "prise de conscience".

Le théâtre, la musique, la danse, ces arts qu'on dit "vivants", ne peut, ni ne doit se passer d'une salle, ni de la chaleur du moindre public. La chose se passe ensemble, tout comme faire l'amour ne se passe pas de chaire. Et le lit du théâtre, ce sont ses fauteuils rouges.

Le spectacle vivant, c'est le brouhaha calme d'une salle qui s'installe. Qui pose son manteau, qui éteint son portable. Qui fait connaissance avec son voisin. Qui retrouve par hasard une vieille connaissance.

Le spectacle vivant, c'est les éternuements.

Les toux qui nous agacent.

Et les applaudissements.

Le public, c'est une masse. Une entité à part. C'est un groupe à mener, par les comédiens, par une mise en scène, par un travail d'équipe, où chacun à sa place, des bureaux au plateau et enfin dans la salle.

Le spectacle vivant, ce n'est pas qu'un texte et un bon comédien aussi brillant soit-il.


Autant j'avais été émue, au tout début de ce confinement par l'ouverture des lieux, par la mise à disposition des oeuvres, qu'elles soient peintes, qu'elles soient lues, qu'elles soient chantées, dansées, ou qu'elle soient murmurées, autant aujourd'hui je trouvais ça abjecte, mensonger, et pervers, et je me sentais l'âme d'un guerrier, prête à argumenter toute la journée et même encore demain tant j'en avais à dire.


Ma réflexion s'était alors portée vers mon propre travail, celui de l'écriture de ce Journal que je ne voulais pas qu'intime. Ecrire et créer au jour le jour, un livre, témoignage, un livre héritage, un tout petit ouvrage qui n'avait d'intention que d'offrir mon regard, ma perception des choses sans vouloir convaincre, sans vouloir prophétiser, juste m'en servir de rames pour mener ma petite barque dans les chaos du monde.

Le travail d'écriture dans le but d'être lu, partagé, édité, (vendu) était, selon moi de formuler un contenu associé à une forme. Ainsi, on pouvait être Auteur sans être publié.

Et si certains défendent qu'un comédien, qu'il soit bon ou mauvais, est un professionnel à condition qu'il joue, un Auteur, selon moi, l'est bien avant que d'être reconnu comme tel par des gens de Pouvoir, éditeurs, ou journaux.

Sur les réseaux sociaux on voyait, amplement partagés, des textes encensés pour peu qu'ils soient signés d'écrivains reconnus, d'intellectuels dont la parole était plus bue que lue et qui n'apportaient rien, rien d'autre que de prêcher pour leur propre chapelle, qui de la politique, qui de l'écologie, qui de la volonté de castrer tous ces mâles en rut, et faisant fi des hommes, des hommes bons et sages auprès desquels il est si bon de se réchauffer l'âme, qui de se rappeler Hugo, Camus et Vian comme sublime culture, sans rien donner de soi.

Sans rien que j'ai de goût à faire lire à mes fils.

Sans rien que j'ai de goût à mettre de toute urgence dans ma bibliothèque.

Pourtant, ce seraient eux, et c'était évident, qui feraient la rentrée littéraire, qui seraient invités à La grande Librairie, qui voyageraient ici et là pour aller signer leurs merdes sans contenu ou sans forme.


Aussi, j'avais, là aussi, déménagée. De mon lit à cuisine. De Facebook à ici.


J'avais été tentée de refermer toute vanne et d'écrire en silence,ne faire de ce travail que ce pour quoi il était fait : devenir un livre qu'on ouvre page à page, que l'on prend sur son coeur, dont on caresse le dos, qu'on feuillette, qu'on dévore, qu'on retrouve ou qu'on offre. Qu'on laisse sur un banc au p'tit bonheur la chance d'un passant, d'un badaud. Et c'est très certainement ce que j'aurais fait si ce n'était pas la guerre, si on était dehors, et si je n'avais pas su à quel point, en secret, j'étais chaque jours lue par des lecteurs discrets.

Aussi, je décidais de continuer ici.

Bien sûr, en faisant cela, je risquais de perdre mon petit lectorat, qui se réjouissait de me lire au hasard d'un fil d'actualité, algorithme capricieux. Bien sûr, en faisant cela j'obligeais mon petit lectorat à me suivre encore ailleurs, dans mes péripéties, comme je l'avais fait en partant à Angers et quand plus personne ne savait où j'étais.


Je me restais fidèle. Libre et créative. Un pauvre chat de grange qui aime les caresses mais qui sait vivre aussi sans avoir de pâtée.

Je pense "Qui m'aime, me suive" : je ne fais que passer.

Je pense , je panse mes plaies.

J'écris, j'écris, j'ai cris.

Et de toute évidence, ce n'est pas encore fini.





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