Journal de Guerre-Jour 19

Au matin du 19ème jour, je n'avais pas envie d'écrire.


Ni mon monde intérieur, ni celui du dehors.

Ni écrire qui je suis, ni regarder les autres.

De l'intime à la politique, tout me semblait dur et j'avais juste envie de tout envoyer chier

A quoi bon parler, à quoi bon écrire, à quoi bon expliquer, à quoi bon réfléchir.

Toujours devoir lutter.


Il y avait la guerre, certes. Je ne parvenais pas à déloger du concept et de ce terme que je considérais on ne peut plus mal venu pour la situation.

Cette guerre ne correspondait en rien à l'idée que je me faisais d'une guerre. Pour autant, je ne pouvais pas dire que ce n'était pas dur.

Je ne parvenais pas à me rallier aux troupes, à ressentir en moi la chose Patriotique, à porter le drapeau, à supporter tout ça.

Si l'on avait parlé de défi sanitaire, j'aurais pu, je crois me sentir solidaire.

Et c'étaient les efforts que j'arrivais à faire, mais revenait sans cesse la question de la guerre et j'étais désolée, mais je m'y opposais.

C'était, je l'admets, un point de vue réthorique.


Pourtant, c'était la guerre.

Et nous étions chacun, tous les âges confondus, tous les niveaux sociaux, tous les corps de métiers, des plus fragilisés à ceux qui ont de quoi voir venir pour longtemps, embarqués dans l'Histoire.

Bien sûr, on n'allait pas pleurer sur le sort des actionnaires, et des gros patrimoines. On aurait tous aimé vivre le confinement dans nos ranchs de campagne.

Pourtant, on savait bien que ce n'est pas le "trop" qui fait qu'on est heureux, mais bien le "suffisant". Et c'est sûr que de tout temps, on cherchait à trouver les idées les plus nobles, les plus justes, selon soi, pour organiser le monde.


Quand j'étais petite, mon monde se classait en deux catégories, juste en face de soi. Avec une petite place aux deux extrémités et un petit espace juste entre les deux..


Quand j'étais petite, il y a si longtemps, dans ma tête, tout était bien rangé.


A gauche se rassemblaient ceux qui pensaient que le Capital devaient servir à tous, protéger les plus faibles, et que ce n'était pas tant s'enrichir qui comptait mais bien se protéger, s'associer, partager. Ceux-ci pensaient, je crois, qu'une bonne éducation valait mieux en tous cas que toute répression.

A droite, il y avaient tous ceux qui au contraire, pensaient "chacun sa merde", il faut bien des Patrons si on veut du travail. Ainsi en augmentant le Capital et en s'enrichissant, les uns gagnaient des sous, les autres la dignité de pouvoir travailler. Ceux-ci, pensaient, je crois, qu'une bonne fessée valait mieux que tout argumentaire.


Quand j'étais petite, il y a si longtemps, complètement à gauche on disait "Mais non, voyons, le problème, c'est la propriété. Si tout n'appartient à personne, tout appartiendra à tout le monde". En réalité, on l'avait constaté, "si tout n'appartient à personne, plus rien n'appartenait à tout le monde", et comme le monde est empli de richesses, ce qui appartenait à la moitié du peuple n'appartenait plus qu'à une seule : la doctrine Communiste, et ceux qui n'étaient pas d'accord pouvaient vivre au goulag.

Dans ces temps reculés qu'on a sans doute oublié, à l'extrême droite on rangeait ceux qui pensaient qu'on était seulement beaucoup trop nombreux et qu'il nous suffirait d'être moins à table pour qu'il y ait, de fait, beaucoup plus à manger.


Ainsi, tout à droite, on avait peur de l'autre, et on le rejetait tandis que tout à gauche on se croyait semblables, et donc pas loin d'égaux d'un point de vue matériel.

Au Centre, les mitigés, qui n'en pensaient pas moins et que je pensais capable de prendre de chaque côté ce qu'ils trouvaient de bien.


L'important, c'était la République. La Vème.

Et la démocratie.

Quand j'étais petite, c'était l'autre siècle.

Dans ces temps reculés, ce qui comptait vraiment, c'était tout faire pour éviter la guerre. C'était essentiellement réfléchir ensemble pour inventer nos droits ainsi que nos libertés. Liberté d'expression, droits de vote pour les femmes, libre culte pour chacun, et en 82 suppression immédiate de la Peine de Mort.

Ainsi, le Gouvernement était à cette époque, élu par le peuple, chaque 7 ans à la majorité des voix, tandis que travailler était encore un Droit. Aujourd'hui, pour tous ceux qui galèrent, à chercher, à trouver, c'est une obligation. Un devoir. Une croix et sa bannière.


De 7 ans, on est passé à 5 et se sont alternés tous les bords du milieu.

On a même essayé la colocation, ah non. pardon. La cohabitation. Qui voulait dire un Président Chef des armées de Gauche avec un Premier Ministre, chef du gouvernement de Droite.

Avec la multiplication des supports d'informations, on s'est aperçu que ni les uns ni les autres n'avait été réglos. Chacun avait, dans son placard des cadavres en excès. Qui avait volé, détourné, des sommes astronomiques, des fonds sans réel fonds, acheté des soutiens, qui avait sans complexe baissé son pantalon, fait usage du Pouvoir...


Beaucoup étaient bien las, de ce triste constat et ne voyaient plus le sens de leur papier dans l'urne. Ainsi, seuls restaient ceux qui gueulent le plus fort, ceux qui continuaient à donner leur voix, à remplir de leur vote la petite enveloppe de la République.


A mi-temps de ma vie (statistiquement s'entend) la Démocratie étaient donc que le Président de la République était élu à la majorité des votants, ce qui correspondait, peu ou prou à un peu moins d'un tiers de la population, le reste n'y allant pas, beaucoup au prétexte qu'ils voulaient voter blanc et qu'aucun de ceux qui se présentaient ne correspondaient vraiment.

Autant dire que les absents ayant toujours tords, plus personne ne pouvait se déclarer d'accord avec quoi que ce soit, mais clamait quand même que c'est lui qui avait raison, ce qui semblait être dans notre nature de Français belliqueux : marchons, quoi qu'il arrive les uns contre les autres, qu'il reste donc glorieux de mourir au combat dans ce monde gouverné dans les moindres recoins par des phallocrates et non des Hommes censés, de ceux que j'aime à croire qu'ils prennent un peu de recul, un peu de réflexion, un peu de distanciation avant de prendre la moindre décision. Mais vas-y que je monte des murs contre la vermine de ces sales mexicains, vas-y que j'achète le tout premier vaccin et que les Royalties me reviendront de droit, vas-y que pendant ce temps l'autre redistribue ce qui ne lui appartient pas à ceux qui l'aiment bien... Ne contrariant en rien leur éligibilité.


Enfant, je me rappelle, on m'avait appris qu'on disait "De Gaulle" parce qu'il était mort, mais "Monsieur Giscard d'Estaing" parce qu'il était vivant.

Ensuite on avait seulement dit "Sarkozy", bien qu'il ne soit pas mort.

Aujourd'hui on disait Emmanuel Macron, et quelque fois "Manu" quand on en avait marre.


C'était un rituel qui m'importait vraiment, voter. Ne serait-ce qu'au prétexte qu'en d'autres temps, je n'y aurais eu Droit.

J'allais même jusqu'à m'amuser à aller dépouiller. Même à la veille du confinement, ce dépouillement dernier, pour les Municipales, élections suspendues et reportées sans doute aux calanques grecques.

Car l'heure n'était pas à aller voter.


L'heure était à la guerre.

Etait-ce une guerre mondiale ?

Est-ce que j'allais un jour, aider ma petite fille dans ses devoirs d'Histoire, avec cette période qui, pour moi, basculait tout de moi ?




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