Journal de Guerre - Jour 20

Si je n'avais pas compté et écrit chaque jour le décompte de ces journées aussi courtes qu'interminables, je ne saurais pas à combien on était.


Au début, au tout début, je m'étais dit "pourquoi faire des barres sur mon tableau noir à chaque jour qui passe comme un prisonnier ? Plutôt faire l'inverse : dessiner 15 barres et en effacer une à chaque jour qui passe". Un peu comme ces listes qu'il me plaisait de faire sur ce même tableau afin de me rendre compte des tâches accomplies et donc d'effacer ce qu'il me restait à faire.

Certaines obligations pouvaient rester longtemps inscrites sur mon tableau. Il m'arrivait même de les effacer sans même les avoir faites, décidant finalement qu'elles ne m'importaient plus.


Je ne l'avais pas fait , je n'avais rien inscrit sur mon tableau noir, car mesurer le temps le rend encore plus long qu'on rajoute des barres ou bien qu'on les efface et j'associais bien trop ces barres dans ma tête aux barreaux d'une cage, d'une cellule, d'un otage.


Je ne regrettais pas, puisqu'au 15ème jour il aurait fallu que je recommence, et que je redessine 15 barres à la craie et qu'aujourd'hui il m'en resterait... 13.

10, si l'on soustrait mathématiquement.

Et nous savions tous maintenant qu'après ces 10 prochaines barres que j'aurais effacées, il nous faudrait encore en dessiner un lot, donc 13, 15 ou 30 n'avait plus d'importance.


Ce confinement était reconductible.

Un peu comme ces contrats à durée déterminée que l'on signe, les uns après les autres, soulagé de sortir la tête un peu de l'eau mais sans savoir jamais quel désir projeter, comment mener l'action dans la tâche à accomplir, à part à très court terme pour pouvoir bénéficier un peu du résultat ; à quel point s'investir dans l'équipe qu'on rejoint, toujours réfléchir à comment s'y intégrer, ou s'y faire accepter sans rester sur le bord, comme un invité qui garde sa valise sans jamais ranger ses affaires dans l'armoire ; où arrêter le rêve dans nos propres vies parce qu'on ne saura pas ni quand ça s'arrête, ni si ça va durer.


Avancer pas à pas.

Un jour après un autre.

De contrat en contrat.

Avec la conscience que tout ça peut sauter, qu'il faudra rebondir, qu'il faudra s'adapter. Reprendre sa valise, retrouver du courage, reprendre les recherches, les entretiens d'embauche, réadapter le budget, revoir les ambitions, parfois la garde-robe, refaire son CV, revisiter sa vie, enlever, modifier, ré-écrire, parfois édulcorer ici ou là quelques mésaventures. Toujours se préparer à pouvoir justifier quelques trous, quelques doutes et surtout pourquoi ça s'était terminé.

Remonter sur le ring, convaincre, recommencer.

Etre créatif pour pouvoir s'inventer une autre motivation que de vouloir bouffer.

Redevenir chasseur bien plus que cueilleur dans la jungle farouche des milliers d'annonces pour des emplois qui ne me convenaient pas, pour des causes improbables qui me révoltaient, ou avec des gens que je n'aimais pas.

A chaque nouvel emploi, rassurer ma famille ("ça y est elle a trouvé ! Combien va t-elle tenir ? Va-t-elle réussir à se faire accepter ?") et moi, chaque fois de dire "Pourquoi ? C'est bien toujours ce qui est arrivé ! Pourquoi s'interroger sur ma capacité à me faire apprécier plutôt qu'à la tâche que l'on m'a confiée ?"

A chaque fois, arriver au bout du terme et tout recommencer.

Expliquer alors, à mes proches le pourquoi du comment "c'était un CDD / Il y a eu une réforme / L'entreprise a fermée / je n'ai pas pu obéir aux RG / Déso les amis je ne peux m'engager pour les prochaines vacances"

M'entendre dire alors "Oui, enfin... Manon, tu as toujours une bonne raison"

et moi de répliquer "Encore heureux, mon frère."


Sur la question de l'emploi, j'étais un bon sprinter et je me demandais comment j'allais bien savoir me qualifier à l'épreuve d'endurance.


Ce que je découvrais grâce à ce confinement, c'est que j'étais professionnelle dans tous les sens du terme dans l'endurance de la précarité. Ce n'était pas un Job, ni une vocation, c'était je crois tout simplement ma vie.


Précarité financière, précarité d'emploi, précarité de logement, précarité de santé, précarité affective puisque de gré en gré il me fallait admettre là aussi, que tout d'un jour à l'autre pouvait basculer si je ne m'adaptais pas, si j'essayais un peu de me faire entendre dans mes désirs, mes choix, mes valeurs, mes attentes ou même mes besoins.

Adapter mes envies ou bien les combler seule.

Revoir mes projets ou être encouragée à les réaliser. Seule.


Je devais "accepter"

Je devais lâcher prise.


Etait-ce de mon fait ? Etait-ce du fait des autres ?

Il en était ainsi.

Je n'y pouvais rien. Peut-être, si, pour la cause mais en tous les cas pas pour ces effets.


En ce 20ème jour, puisque je comptais, j'avais le souffle court, une enclume dans le ventre, les yeux percés brûlants prêts à dégorger le sel de l'océan, la peau à fleur d'orties, et, ça tombait bien, aucune espèce de force, aucune espèce d'envie de ressortir d'ici.

J'étais à nouveau contrainte de rester dans mon lit. Seulement prise de nausées à l'idée même d'avaler quoi que ce soit.

Sans doute une rechute. Peut-être le virus qui n'avait pas compris qu'il était malvenu, peut-être voulait-il aussi m'apprendre quelque chose. De moi, de mes choix ?

Comment pouvais-je seulement croire que des choix, j'en avais ?

Et si tel était le cas, qu'est-ce que j'en faisais ?

Car si j'avais compris quelque chose de ma vie c'est qu'à la question "Pourquoi moi ?" il valait mieux se dire "qu'est-ce que je fais de ça ?"









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