Journal de Guerre - Jour 21 -2

Voilà.

J'y étais.

Tout au fond du trou, comme en un 21ème jour. Le cycle des hormones, presque celui de la lune.

Je ne pouvais plus creuser, en-dessous, c'était l'autre côté.


D'un point du vue objectif, pragmatique et censé, au point où j'en étais, ça ne pourrait que s'arranger. Toutes les courbes du monde, qu'elles soient économiques, ou sociales, ou de quelqu'ordre que ce soit étaient sinusoïdales. Toutes les roues finissaient, un jour, par tourner, quelles soient rondes ou carrées.


J'avais réussi, ce matin, à nouveau, à me lever.


Au bout du compte, quoi.

Je ne luttais qu'avec un COVID et un cancer du sein qui s'était déplacé de la droite vers la gauche.

L'un se comptait en jours, l'autre se compte en années. Cela me valait d'être bien surveillée.


Je ne devais rien à personne.

A part 11000 euros entre la banque et quelques amis et 1500 de plus depuis le mois dernier, depuis que la CAF avait recalculé pour moi 15 euros par mois de trop perçu entre 2017 et 2018. Une cacahuète pour l'apéritif au point où j'en étais.

Je ne dépensais rien, ni pour manger, ni pour me vêtir, ni pour voyager, ni pour faire un cadeau ce qui, un jour ou l'autre finirait par payer et résoudre de lui-même ce détail inutile qu'aucun de mes efforts n'avait jusqu'ici réussi à régler.


J'étais en fin de compte plus costaud que Charlélie Couture qui témoignait de l'inimaginable cauchemar qu'était ce virus et qui m'honorait de penser à moi , oui, je dis bien "à moi" du fond de sa résidence secondaire en Loraine, car à peine sorti de la chose, il touchait du bois mais avait conscience de ce que ça pouvait être pour ceux qui sont seuls.

Il écrivait parfaitement, la hantise de la nuit qui s'approche, sonnée chaque soir par l'heure des applaudissements comme un tocsin, rendez-vous fatidique qui appelle la Nuit, et ces idées sans forme, que l'on prend pour la mort, s'approcher doucement auprès de l'oreiller. Comme si la mort était encore plus effrayante la nuit que pendant la journée.

Moi, je connaissais la Grange, celle que venait visiter chaque soir dans mon enfance, Gasper des Montagnes. Et je savais depuis aussi longtemps que moi respirer en silence pour qu'il ne m'entende pas. J'aurais pu lui dire, à Charlélie Couture "n'aies pas peur, la mort est bien moins pire que ce que tu crois. Rien ne sert de courir, elle te rattrapera. Tu n'as pas d'autre choix que de décider QUI elle viendra chercher et ce QUI, c'est toi"

la mort, un peu comme cette mesure, un peu ce confinement, qui nous prenait exactement là où on en était. Implacable. Intransigeant. Tant d'un point de vue matériel que mentalement. Tant du point du vue du logement que psychologiquement.


L'argent, la gloire, le succès, à ce niveau-là était effectivement d'aucun secours. Le virus mettait à plat qu'on soit riche ou pas. Qu'on soit blanc, qu'on soit noir, lesbien ou hétéro, soignant ou chômeur, il allait nous chercher dans nos fragilités. Chez l'un, c'étaient les intestins qui étaient foudroyés, chez l'autre les poumons, chez moi seulement le corps exponentialisé.

Le frère d'un de mes amis venait de périr, en quarante-huit heures, corona plus deux infarctus coup sur coup. Le coeur était trop faible, il ne le savait pas.


Ma force de volonté, vitalité légendaire, ne pouvait plus rien pour tout ça.

Il ne m'était plus possible de donner le coup de reins nécessaire, ça ne servait plus à rien de m'énerver contre quoi ou qui que ce soit.

Il me fallait trouver d'autres ressources, ailleurs, pour devenir celle que je voulais être lorsque la mort viendrait, à mon tour, me cueillir.  

Cesser d'aller chercher une quelconque poésie à l'intérieur de moi pour transcender la chose, ou la rendre plus jolie, comme si c'était une arme, comme si je fabriquais une armure en dentelle. 


J'avais encore une piste, et j'allais l'explorer.

Faire usage de douceur.

De tendresse.

D'amour, de loyauté.

Et j'allais commencer, comme tout bon remède, à l'expérimenter d'abord sur moi-même. Du moins je me sentais capable d'essayer.




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