Journal de Guerre - Jour 22

C'était déjà le tout petit matin du 22ème jour quand il ne le savait pas encore.

La nuit se prélassait encore dans mes draps.

J'essayais de me lever sans faire de bruit, sans me réveiller.

J'essayais de profiter encore un peu de l'épaisseur du silence et des ombres jaunes des lampadaires extérieurs.

Je voyais les étoiles briller dans le ciel.


C'était la première fois.

Dans mon quartier, dans cette ville, ici, dans cet appartement, c'était la première fois que je voyais les étoiles briller dans la nuit.

Je les savais toujours, là, au-dessus de moi, comme je savais le soleil quand il fait tout gris, mais je ne les voyais pas. Non pas que je les ignore, non. Mais la pollution et toutes les lumières associées des vitrines et des lampadaires créaient un ciel opaque, plat, sans profondeur.

Cette nuit, elles étaient là, donnant ce velouté au velours du ciel. Me rappelant que la Terre continuait de tourner tandis que rien ne bougeait tout autour de moi.

La Terre faisait imperturbablement sa révolution tandis que nous, humains, nous ne la faisions pas.

Cette nuit, elles étaient là, pour moi, puisque je les regardais.

C'était mon cadeau : respirer en silence sous la voûte céleste.


De tout temps, d'aussi loin que l'humain s'exprime en tous les cas, le cerveau s'imagine être relié à l'une d'elle pour se faire croire qu'il ne risque rien. On parle de "bonne étoile". Souvent, j'ai sentie la mienne me guider et lui attribuais les belles choses qui pouvaient m'arriver, les opportunités, les rencontres, ces petits miracles qui rendent la vie belle. Curieusement, on parle rarement de "mauvaise étoile", à part un vague thriller de R.J. Ellory que je n'ai pas lu.

Je n'ai jamais accusé mon étoile des misères qui m'arrivaient.

Les bonnes choses étaient de son fait à elle, les mauvaises m'incombaient entièrement.

D'ailleurs, c'était idiot.

Pourquoi ne m'aurait-elle apportée que le "bon" et pas toutes les galères ?

Et puis, surtout, comment avais-je pu penser pouvoir m'approprier un astre dans le ciel, astre que je ne savais pas même reconnaître ou placer ?

A la première question, la réponse était simple : toutes les galères ont du bon pourvu que l'on s'en serve.

Une galère est un outil. Un marteau. Alors, bien sûr si on s'acharne avec pour se taper dessus, ça n'est pas idéal. Mais il ne sert à rien d'accuser le marteau. Si l'on s'en sert pour planter un clou et décorer sa chambre avec un tableau, ça ne sert à rien non plus d'encenser le marteau, ni de lui créer un autel à offrandes.


Les étoiles, c'est pareil. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Et ne servent que si on s'en sert.

Tandis que nous nous agitions, les uns comme les autres, chacun avec nos peurs, nos démons, nos propres convictions, nos ennemis intérieurs, nos situations personnelles, individuelles, notre conscience de l'autre et de ses galères, nos idées sur comment il aurait fallu faire, ce qu'il faut inventer pour créer enfin le monde de demain, et pourquoi annuler les jeux sportifs d'été et toutes ces choses qu'on avait envie de faire, toutes ces frustrations qu'il fallait supporter, découvrir que vivre ensemble ce n'est pas qu'un concept, ne croire plus en rien, balancer ses gants, ses masques par terre, dans un no-future qui n'avait rien de punk...

Tandis que nous nous agitions, chacun dans nos bocaux, nos conserves hermétiques, remplies de certitudes et d'incertitudes, de doutes et de convictions, de croyances complexes sur nous, sur les autres, nous allions assister dans la plus grande indifférence à un phénomène de la plus grande rareté.


Quatre planètes : Saturne, Jupiter, Mars et Pluton étaient en train de s'aligner dans le ciel, si proches de nous que l'on pourrait voir les trois premières, à l'oeil nu.

Trois petits points brillants un peu plus que les autres si toutefois les nuages continuaient de bien vouloir jouer les pendrillons ouverts d'un plateau de théâtre pour ce formidable spectacle.

Cette conjonction des astres ne se produisait qu'extrêmement rarement. C'était ces mêmes planètes, qui, alignées ainsi et se faisant éclairer par la Lune, avaient inspiré les poètes rêveurs pour décrire le chemin pris par les Rois Mages pour venir accueillir le petit jésus. C'était d'ailleurs ainsi qu'on avait établi que Jésus, ne pouvait être né un 24 décembre puisque cette conjonction des 3 planètes guides s'était bien passée mais pas à cette date-là.

Pluton était trop loin pour qu'on puisse la voir, mais elle serait là, elle aussi. Alignée pour nous dans le plus grand spectacle du vivant : la terre qui tourne avec ses poux dessus (nous)

Les astronomes guettaient une comète qui passerait, elle aussi, et visible à l'oeil nu.


J'espérais que les médias s'en désintéresseraient et que les milliards de connards de mes contemporains n'allaient pas le savoir et essayer, avec leurs portables, de les filmer ou de les photographier pour pouvoir les mettre en premier qui sur Facebook, qui sur Instagram pour obtenir des "like" car, on le sait, les spectateurs d'une salle qui allument leurs portables éclairent bien plus que tous les projecteurs et ces idiots allaient, recréant un soleil nous effacer le ciel.


L'extraordinaire mystère de l'Univers nous préparait un merveilleux spectacle, juste là, sous nos yeux de minables humains qui se croyaient capables de défier la mort, de regretter qu'on soit bien trop nombreux mais d'accepter d'en perdre aucun. Prétentieux humains qui se croyaient les maîtres, maîtres de la vie et maîtres de la mort, qui reprenaient les armes, les armures en papiers, pour combattre un ennemi qu'ils avaient créé.

Odieux humains qui se faisaient croire, désertant les églises qu'ils étaient athées alors que simplement les Dieux avaient mutés. De Dieux dans toutes choses et tout être on en avait gardé qu'Un, (et on arrivait encore à s'entre-tuer pour qu'il soit célébré comme on l'entendait) et tous les autres, malgré eux, malgré nous n'en célébraient finalement effectivement qu'un seul : le Dieu Argent, dont le temple est la bourse, les autels : des magasins de souvenirs pour touristes et les offrandes : offertes à la déchèterie.

La prière ? Avoir toujours plus pour combler le vide d'être, qui est somme toute, certainement le nerf de toute doctrine.


Le problème, selon moi, n'était pas le Capital, le libéralisme, ou le "communisme" tout cela n'étant qu'une organisation, pas une solution en soi.

Le problème était de croire que l'argent ait une quelconque valeur autre qu'un moyen d'échange , ni plus ni moins que le troc, et qu'un vrai "merci" valait tous les salaires. Qu'un vrai "je te présente mes excuses", sincère, valait tous les dédommagements financiers. Qu'un regard de tendresse, une main sur l'épaule, une reconnaissance, un sourire, valait toutes les primes du monde.

Que l'argent, en lui-même n'était qu'un moyen de Pouvoir. Que l'enrichissement réel ne pouvait se mesurer qu'à la qualité de sa capacité à construire ensemble et dans le respect une vie où l'on se sentirait en sécurité. Ensemble. Qu'on était rien sans l'autre, même avec assez sur le compte en banque pour s'approprier une part de ce qui n'appartient à personne : un bout de terrain, quatre murs, que sais-je ?  Peu importe.


L'argent servait même à faire croire à certains qu'ils pouvaient acheter l'amour d'un autre tandis qu'il ne faisait qu'actionner le levier de la peur. Mais qu'est-ce que l'amour s'il est objet d'échange ? Pouvait-on réellement en faire un commerce ?


Cette question de la sécurité était première, chez nous, les humains. Et c'est ce qui expliquait que les supermarchés avaient, en premier lieu été dévalisés des rayons de PQ. C'était irrationnel, mais les grands spécialistes de la psychologie affirmaient que c'était une manière de se rassurer : avoir assez de quoi pour "tenir un siège".


L'humain, dans sa superbe, son ego tout-puissant, sa grande suprématie, sa supériorité, son immense sagesse était certes debout, mais en était encore au stade anal, faisait caca à côté du pot, et s'amusait sans fin à décorer les murs avec ses excréments. Certains plus inventeurs que d'autres en fabriquaient pour pouvoir les manger ou s'habiller avec. Rien d'étonnant donc qu'on se rue sur le PQ et qu'une des façons de se protéger du virus soit de se laver les mains...


Nous étions bien petits, nous les poux de la terre.

Et tandis que le soleil venait de prendre place, j'attaquais cette 22ème journée.



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