Journal de guerre - Jour 4

Il faisait nuit au matin du 4ème jour. Je me tournais le dos dans mon lit, comme si j'avais dormi le plus loin possible de moi-même.

- Tu dors ? - Oui. - Tu fais toujours la gueule ? - Attends, je vérifie... - ... - Oui. - Pffff.... - Oh, ça va, hein ! Tu fais jamais la gueule, toi ? - Hé bien non, tu vois. Je pense qu'une bonne communication est la base d'une bonne entente et que ce n'est pas en faisant la gueule que les disputes s'arrangent. - Ben des fois, il faut du temps. Je suis dans ma grotte, fous-moi la paix. - Mouais... on en a vu qui font la gueule pendant plusieurs années, tu sais... - ... - Et statistiquement, plus ça dure, plus la probabilité que ce soit encore plus difficile de revenir l'un vers l'autre augmente... - Tu as fais un tableau Excel pour établir tes statistiques ? - Oh lala... Qu'est-ce que tu es désagréable ! - Hé bien tu vois ! Laisse-moi tranquille. Je dors. - Tu ne dors pas puisque tu me parles. - Tu vois bien que je ne te parle pas, c'est toi qui me parle. - On ne peut pas "voir" que quelqu'un parle. On peut l'écouter, par contre. - Et allez ! un peu de réthorique dès le matin... - Ce n'est pas le matin, c'est la nuit. - Qu'est-ce que je disais... - Tu me fatigues. - Hé bien tu dormiras mieux, comme ça !

On est restée un moment en silence, le dos tourné l'une à l'autre.. Je ronchonnais tandis que je commençais de mon côté quelques exercices de do-in. Tendus, les tendons...

- on pourrait s'installer chacun dans une pièce, si tu veux ? - Quoi ? - et bien, je pourrais prendre la chambre et la cuisine et toi, le salon ? - pourquoi tu prendrais la cuisine ? - parce que quand tu fais la gueule, tu ne manges rien, alors que moi, quand tu fais la gueule, je m'empifre. - pas con. - et la salle de bain ? - et bien... On pourrait y retourner ensemble quand ça ira mieux entre nous ? - ça me va.

Je me suis levée et je suis allée m'installer dans le salon.

Voilà. J'ai désormais l'autre moitié de l'appartement pour commencer une belle journée. Si elle continue de me faire chier, je la confinerai à la cave.

****

"- Bon, écoute, ça ne peut plus durer, je vais prendre l'air. - Ok. Ben moi, je vais dans la cave. - Profites-en pour descendre les vieux cartons, ça rendra ta mauvaise humeur utile ! - et toi pour faire des courses ! Tu as regardé dans le frigo ? - ben quoi, le frigo ? Il y a plein de trucs, dans le frigo ! 5 tonnes et demi de fromages que Zouzou avait ramené de sa visite chez son grand-père (bon, ok, c'était pour ses collègues, mais bon... "A la guerre comme à la guerre", qu'il a dit, (et puis elle ne se rappellera peut-être plus ?), une endive, deux oeufs, et 2 Kg de compote... Que Zouzou a préparé dimanche. Je lui ai pourtant dit qu'elle en faisait trop. Je n'aime pas ça, la compote. Bon. C'était pour ses collègues aussi. (Je pourrais peut-être congeler la compote ?)

J'ai imprimé mon autorisation, je me suis attestée en toute bonne foie avoir une vraie et impérieuse nécessité à sortir de chez moi pour cause probable de divorce d'avec moi-même d'ici la fin de la semaine. (Non, c'est vrai, je suis bien sympa, mais des fois... Trop c'est trop.) J'avais de toute façon 2 ou 4 heures à tuer avant de commencer mes horaires de télé-travail, c'était la bonne occasion.

J'ai toujours aimé jouer les "Causette". D'aussi loin que je me souvienne, j'aimais bien, enfant, jouer à la Petite fille aux allumettes. Il y en a qui aime jouer à se faire peur, qui lisent des thrillers, des Stephen King, des polars.... Moi, je suis plutôt "Les hauts de Hurlevents", "Jane Eyre", et "Le vilain petit canard". Alors j'ai pris mon caddie rouge à pois blanc, une grosse écharpe bleue canard et je suis partie à pieds dans la tourmente, bravant les intempéries et la montagne hostile, seule, éperdument seule dans l'air glacé d'une Sibérie (en guerre de surcroit). Bon. Il faisait un temps radieux, c'était seulement à la Croix-Rousse, mais il faut savoir se donner les moyens de son romantisme, de temps en temps.

Au Super, il n'y avait personne. Pas de queue. Très peu de clients. Les rayons pleins. Mes collègues. - ça va Philomène ? - Super, et toi ? - ça va ! Tu es jolie avec ton masque ! - ouais c'est ça, rigole ! Tu viens faire tes courses de premières nécessité ? - oui... Je me suis engueulée avec moi même et je me fais la gueule, alors... Je viens prendre l'air où je peux !

Me voici donc dans les rayons où quelques âmes errantes flânent et prennent leur temps. Tout le monde est calme et silencieux. On entend bien la musique et Julien Clerc chante "Ce n'est rien" comme si de rien n'était. Alors tout va bien. Direction : les bières. Je ne m'appelle pas "Grimberg" pour rien, "ma fille, c'est pas le moment de mollir, l'avenir des petits producteurs dépend de toi" - le rayon des soupes miso (Oh génial ! Ils ont fait un deuxième goût ! ça va faire comme une petite fête d'alterner !), du café (ça va peut-être la mettre de bonne humeur, l'autre, dans sa cave) "et ce n'est qu'une tourterelle lalalala qui s'envole à tire d'aile sur l'océan lalalala lalalalala !"

et c'est quand j'ai commencé à vouloir chantonner que ça a coincé. Une quinte de toux terrible. Très sèche. Les zombies m'ont regardé et se sont éloignés d'un mètre. (de plus) - non non ! ce n'est rien ! Je suis asthmatique, je prends régulièrement des quintes de toux, ne vous inquiétez pas !

Ils m'ont regardé d'un air noir, pas contents du toux. oups ! Du Tout. Pas contents du tout. - Hé ! ça va, hein, moi aussi je ne suis contente de rien. De rien du tout, même. Donc... On va se calmer, là.

Voulant retenir ma quinte absolument, j'ai commencé à avoir de grosses difficultés respiratoires. Sentiment d'étouffement, oppression dans la poitrine, nez qui coule, yeux qui piquent... Et vlan ! Un éternuement. Tous les regards des zombies se sont posés sur moi à nouveau. Les larmes me sont montées aux yeux. - vous avez l'air fébrile, Madame. - Non, non ! C'est réactif ! Ce n'est rien, je vous assure ! C'est psychosomatique, je suis comme ça, je n'y peux rien ! Mais tout va bien, promis !

J'ai décidé d'arrêter là mes courses. Les têtes blanches prioritaires m'ont fait une haie d'honneur pour me laisser passer avant elle, et que je sorte au plus vite du magasin avec mon corona psychosomatique... Et me voilà de retour à la maison la queue basse, piteuse, pisseuse, honteuse, gênée, avec douze bières, deux sachets de soupe miso, et deux paquets de café.

- Salut ! C'est moi ! Tu sais pas ce qui m'est arrivé ? - non, mais arrête, là... je sais bien ce qui t'es arrivée... j'y étais aussi, hein. - Ah oui, c'est vrai... Oupsi. Mais alors... Tu n'as pas descendu les vieux cartons à la cave, si je comprends bien... - Tu me fatigues... Si tu savais comme tu me fatigues...

- Tu fais quoi, là ? - Ben, tu vois bien ! - Non, je ne comprends pas trop, en fait. - Je fais les 100 pas dans l'appartement. - Pourquoi ? - Parce que je ne sais pas quoi faire en attendant 14h00. - Qu'est-ce qui se passe à 14h00 ? - Et bien je vais travailler ! - Tu vas où ? - Hé bien ici, voyons ! A ton avis ! Je n'ai pas bien le choix... Je te rappelle qu'on est à mi-temps. Et que tu as promis de de na pas profiter du confinement pour faire un temps plein. - Ah oui ! - ... - Donc tu commences à 14h00. - C'est ça... - Et il est 11h30. - C'est ça. - Et donc, tu fais les 100 pas en attendant 14h00. - Voilà. - Et si tu faisais un peu de ménage ? Tu pourrais profiter du fait que le frigo est vide (oh, pardon ! "presque" vide) pour le nettoyer ? - Oui, mais qu'est-ce que je vais faire ce week-end, du coup ? - Et bien tu... Tu repeindras le sol ! Comme d'habitude ! - Bonne idée ! Tu sais que tu es assez géniale, dans ton genre ? - ... - ... - Et tu comptes ouvrir la fenêtre, aérer un peu, de temps en temps ? - Oui oui, mais là, il y a le type qui consolide les balcons (avant qu'ils nous tombent dessus) qui parle vraiment tellement fort que, additionné à sa perceuse, je ne m'entends plus penser... En même temps... C'est bien qu'ils finissent par les faire, ces travaux... A croire qu'il y avait une urgence pour cet immeuble qui devait être détruit depuis plus de 3 ans... Si jamais ils nous oublient là et que c'est la fin du monde, au moins, ce qui sera fait sera fait ! Et je pourrai m'évader par la fenêtre en glissant comme un pompier par les étais qu'ils ont posé devant ma fenêtre de cuisine ! Sauter par dessus les barrières qu'ils ont installé tout autour de mes petits bacs à fleurs et Hop ! Courir à nouveau dans le grand monde avec mes baskets rouges et les cheveux au vent ! Et puis, il y a le type d'en face, qui est en grand craquage : il a mis Radiohead à fond... Tout le CD, on dirait. Et lui, il aère, en ce moment. Du coup, ça me fait un peu beaucoup, là, tout de suite. Avec la voisine qui hurle sur ses gosses et les vieux de l'Epadh qui ont leur rendez-vous/animation "Chantons au balcon" et qui s'époumonent avec "La ballade des gens heureux"... Non, c'est vrai, je t'avoue que... J'aèrerai cette nuit, quand ils se seront calés sur Netflix. Il faut rester solidaires... - Oui. ça compte la solidarité, dans ces moments difficiles. Le "vivre ensemble", l'indulgence... C'est le moment de se serrer les coudes, tu veux dire ! - Ah ha ha ! "Se serrer les coudes" ! Tu es trop marrante ! hahahaha ! - Bon, mais toi, c'est pas parce que tu as quatre cartouches de clops que Chérichéri t'a ramené du Japon que tu vas les fumer toutes en 15 jours, ... si ? - ah non... Penses-tu !.... - Allez ! 11h50, je vais faire une petite lessive de draps. Zou ! - Super ! Bravo ma fille ! C'est comme ça qu'on t'aime !

Bon. Le contact est repris entre moi et moi-même, c'est un bon début. Je vais aller bosser quelque temps et ça devrait s'arranger.

*****

Soir du 4ème jour.

J'ai fait la paix. ça y est. J'ai fait la paix avec moi-même. Nous nous sommes assez bien réconciliée, moi et moi.

Cet après-midi, on a bien bossé. Enfin un jour sans catastrophe, sans sur-tension dans l'immeuble, sans ordi qui pète, sans frigo qui rend l'âme, sans que je ne perde tout l'archivage des mails de mon nouveau travail... Rien ! J'ai combattu vaillamment ma mauvaise humeur et mes sempiternelles disputes avec beaucoup de tact et... de brio. Oui, de Brio, je dois bien le dire.

J'ai décidé de profiter de mon "temps libre" pour prendre des cours d'orthographe.

Oui, nous allons repartir sur de bonnes bases, je crois. Hein ? - Quoi ? - Tu m'écoutes, ou quoi ? - Oui oui, quoi ? - Nous allons repartir sur de bonnes bases toi et moi. - ... - N'est-ce pas ? - Mais oui !!! - ... - Mais je t'écoute ! Ne me regarde pas comme ça ! Ce n'est pas parce que je ne te réponds pas que je ne t'écoute pas !! C'est dingue, ça ! - Mais non, mais tu ne réponds rien ! - Hé bien parce qu'il n'y a rien à répondre ! - Non, effectivement... - ... - Enfin... Ce serait quand même sympa de répondre quelque chose, en fait... - Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? - Ben... Je ne sais pas moi... "Oui !", par exemple ! - Oui. Oui ! Alors "oui !" -... -... - Pfff... Tu ne sais même pas à quoi tu réponds "oui", alors ça ne compte pas..." - ohlalala... ça va encore me retomber dessus, ça... Quand ça ne va pas chez toi, c'est sur moi que ça tombe... - Mais pas du tout ! - Si, hein... C'est chaque fois pareil avec toi. Tu commences à t'angoisser et ça me retombe dessus. - Mais pas du tout !! J'allais très bien ! Je n'angoisse pas du tout ! J'étais toute contente, il a fait un temps radieux, on a bien travaillé et je te dis qu'on va repartir sur de bonnes bases et que je suis contente qu'on ne se dispute plus et voilà maintenant qu'on s'engueule à nouveau ! Tu fais chier, quand même ! - Moi ?! Moi, je fais chier ? Non mais je rêve !

Bon. Voilà. Retour fin de journée de boulot en télé-travail en confinement... Moi qui avait ouvert deux bières pour trinquer... Je crois bien que non seulement je vais devoir boire les deux toute seule... Mais encore ce soir devoir faire chambre à part...

- Dis... - Quoi, encore... - Tu sais que pendant que tu râles, il y a des gens qui luttent pieds et poings, qui sont crevés, qui sont à bout, qui sauvent des vies ? Tu sais que pendant que tu me fais la gueule il ya des femmes qui se font tabasser ? Tu sais que pendant que tu me tournes le dos alors que je suis ta seule compagnie des gens sont dehors ? Ou dans 30 m2 avec 5 gosses ? Tu sais que parfois tu n'es pas tout à fait à la hauteur de ce que j'attends de toi ? -... -... - Oui... Je sais... - Alors, quoi... On va passer 15 jours à se tourner le dos ?

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