Journal de guerre - jour 8

Au matin du 8ème jour, j'étais fermement décidée à commencer le début de ma vie d'après comme je vivais ma vie d'avant, en enlevant seulement l'idée de sortir de chez moi. Me lever, me doucher, boire un café, bosser. Faire mon lit le matin. "Allez Hop ! Au boulot, on se redresse ma fille."

Surtout arrêter de réfléchir avant de devenir dingue. Accepter la situation. Avancer, quoi.

Une bonne séance de méditation la veille m'avait permis de vérifier que mon imaginaire pouvait me faire du bien et j'avais retracé mentalement tous les endroits ressources en moi : la petite maison de mes amis d'Angers, le grand appartement du centre ville, la maison de Peyre... Et puis avant encore, le jardin de ma maison, il y a si longtemps maintenant. Je me suis couchée dans l'herbe, mentalement et je suis allée cherchée toutes les sensations de la terre, de l'humidité, le chatouillis des herbes, la fraicheur du vent, la douceur du soleil.  Je connais les boutons curseurs pour adapter l'exacte température, l'exacte lumière mentale qui me font du bien. Alors je me suis fait un bain de mon monde intérieur, celui qui me permet de me retrouver, moi. Je me suis assise au bord de Moi, et tout allait bien.  Je me suis assise à côté de moi et tout allait bien, entre moi et moi. Je me suis mise la tête contre l'épaule et tout allait bien.

J'ai pensé "Il n'y aura pas de 8ème jour", car je ne l'écrirai pas. Je n'ai pas besoin de l'écrire, le 8ème jour : tout va bien. Je vais bien. J'ai pensé "demain, c'est lundi," et le lundi est un bon jour pour faire autrement. Fermer le boyau de tous les articles, infos, vidéos, scoop, fermer l'agitation extérieure, cette tempête silencieuse qui finalement ne m'aide en rien.

Le monde qui m'aide, c'est celui que j'ai construit à l'intérieur de moi : une parfaite sélection de ce que j'ai pu voir à l'extérieur.  Il y a une cascade, une merveilleuse montagne avec un loup dedans, il y a les yeux de l'aigle qui vole au-dessus des montagnes. Il y a un JugedeMoi qui vit dans une caverne et à qui je dois aller rendre visite de temps en temps pour qu'il ne devienne pas tyran. Il y a un Enfant qui compte les cailloux et qui joue avec les herbes. Il y a un immense océan qui va et qui vient, un véritable océan, parfois dangereux mais qui ne tue pas "pour de vrai". Un océan que j'ai construit dans une golf jaune citron à trois portes il y a aussi longtemps que moi.

C'est ce monde-là qui me permet d'être celle que je donne au monde, celle qui sort, la part de moi que je donne à connaître. C'est ce monde-là, intérieur, qui me permet de supporter le monde de "dehors". Vous.

Au 7ème jour, j'avais compris que "le monde" ne serait pas différent "après".  Qu'il n'était pas différent "pendant".  Qu'il n'avait pas changé depuis que je fignolais chaque jour mon monde du dedans, que j'en réparais les traumas, que je modifiais la compréhension de mes blessures. Que je faisais la paix au-dedans de moi, avec mon Père, avec ma Mère, avec mes frères, avec mes enfants, avec mes amours passés.  Et qu'il me restait à faire la paix avec moi-même. ça ne changeait rien d'eux. ça ne changeait rien du chemin qu'ils avaient à faire, eux, dans leur monde intérieur pour faire la paix avec moi. C'est un travail d'écologie d'amour et de respect : chacun son histoire.

Ce qui changeait, c'était seulement ma perception du monde du dehors au gré des modifications nécessaires de mon monde intérieur.  Et de ça, j'en porte l'entière et complète responsabilité. Comment je perçois les choses ne dépend que de moi.

Mon monde intérieur n'est jamais terminé. Il n' ya jamais de jour où je peux repartir tout à fait de zéro. Même pas le lundi. Il faut sans cesse le désherber, l'entretenir. Lutter contre la ronce. Il y a toujours un endroit en friche, un endroit à nettoyer, une fleur séchée à couper. Mon monde intérieur est un jardin splendide pas bien loin de l'océan où je vis seule. Eperdumment seule.  Définitivement seule.  Incontestablement seule. Car il ne dépend que de moi. 

Toute personne entrée ne peut en sortir. Quelqu'un rencontré dehors peut venir à l'intérieur de moi, mais devient automatiquement Moi. Une part du jardin. Ainsi, mon Père, ma mère, mes enfants, vivent à l'intérieur de moi tel que je les ai intégré.  Ainsi, mon Amour vit en moi, transformé par moi. Idéalisé par moi. Rejeté, par moi. 

Parfois, je ne protège pas ce petit monde à moi et j'y fais rentrer des êtres cruels. Tout évènement vécu à l'extérieur vient apporter quelque chose.  Quelque chose de bon. Quelque chose de douloureux. Et ne peut en sortir. Je dois alors lui trouver une place.  Ce n'est pas très différent du monde extérieur. Certaines choses saines deviennent humus et enrichissent ma terre. certains déchets sont radio-actifs. certains événements de ma vie ont été des bombes nucléaires et ont créé des déserts. Le temps fera repousser les fleurs d'Hiroshima. 

Au soir du 7ème jour, il me semblait évident de devoir fermer les frontières. Au soir du 7ème jour, il me semblait évident de devoir stopper un virus à l'intérieur de moi : celui de la Peur pour demain.  Au soir du 7ème jour, je me suis vu contaminée intérieurement par le virus de la peur. La peur pour "après". Tous les "après". les "après" économiques, bien sûr, mais aussi les "après" sociologiques. Les "après", démographiques, les "après" politiques...

La peur de cette grande fête que nous ferons en nous retrouvant, que je crains d'être hystérique.  La peur des "compte à régler", puisqu'il y en a toujours.  A qui voudra-t-on couper la tête, cette fois ? Qui devra payer la note ?  Quelle note ? Qui se fera raser la tête pour avoir pris de mauvaises décisions, alors que personne ne sait quelles décisions il aurait fallu prendre ? Quelles décisions il faudrait prendre maintenant ? Un test commun ? Un médicament ? Une levée du confinement ? Est-ce qu'on se fera raser la tête parce qu'on nous aura vu, en vidéo sortir faire un footing ? Ce sera qui, cette fois ? Les femmes ? Les noirs ? Les sportifs, qui se feront raser la tête ? Sur qui allons-nous rejeter la faute ? Sur le pangolin ?

Est-ce que les religions vont reprendre le pouvoir ? Est-ce que la peur prendra le pouvoir ? 

Est-on suffisamment adultes pour accepter l'idée d'être collectivement responsables ?  Collectivement responsables mais pas coupables ! Collectivement et individuellement responsables de notre façon de percevoir le monde. L'Autre.  Collectivement et individuellement responsables de ce que nous donnons de notre monde intérieur à l'extérieur. D'accueillir nos émotions.  De gérer nos colères.  De panser nos blessures. D'être à l'écoute des besoins de l'autre sans vouloir lui imposer les nôtres. 

Réfléchissons-nous comme des adultes ? Responsables ? Que réfléchissons-nous de notre monde intérieur vers les autres ?

Au matin du 8ème jour, je me sais contaminée par la peur.  C'est juste comme une grippe, rien de plus...  Je peux m'aérer l'intérieur.  Je peux rester au chaud sous la couette. Je peux boire beaucoup. Et me laver les mains.

Je peux rester chez moi.

Et on nous transmettait tous les jours le nombre de morts en Chine, le nombre de morts en Italie, le nombre de morts en France, et dans le monde entier et même en Californie, mais on ne nous disait pas le nombre de gens qui avaient guéris.

Et on nous transmettait tous les jours le nombre de masques commandés, le nombre de masques envoyés, le nombre de masque volés et le nombre de masques attribués. Mais on ne nous disait pas le nombre de gens qui avaient guéris.

Et on nous transmettait tous les jours combien de lits étaient occupés et combien de lits avaient été supprimés depuis 10 ans, en France, ou en Italie. Et combien il allait manquer de lits. Mais on ne nous disait pas le nombre de gens qui avaient guéris.

Et il avait été recensé 860 morts en France à 14 heures du 8ème jour mais on avait commencé à compter bien avant. Et il avait été compté 168 morts en une seule journée en Italie. Et il avait été recensé 19 856 cas confirmés en France pas encore morts. Et tout le monde n'avait pas été testés. Et on ne nous parlait plus des 149 meurtres dits "féminicides", ni des 220 000 femmes victimes de violences au quotidien. Et on ne nous parlait pas du nombre de naissance de bébé koalas. Et on ne nous disait pas le nombre de gens qui avaient guéris.

Et on n'avait pas encore recensé le nombre de gens qui allaient se suicider. Qui seraient morts d'angoisse et d'anxiété. Qui seraient morts terrorisés. Isolés. Fragilisés dans leur fracture, dans leur fragilité.

Car on n'avait encore jamais vécu une guerre dont les victimes pouvaient éventuellement guérir. Or c'était une bien drôle de guerre, la première Guerre de toute l'humanité, dont les victimes pouvaient guérir. 

Mais on ne nous disait pas le nombre de gens qui avaient guéris.

Je commençais à comprendre, au soir du 8ème jour pourquoi j'avais toujours préféré les mots des poètes aux nombre des médias et de la politique.

Ce site utilise certainement des cookies mais je ne sais pas dut tout comment ça marche.