Journal de guerre - Matin jour 10

Au matin du 10ème jour, je n'ai pas regardé l'heure. J'avais dormi exactement ma dose à moi. Ma dose de temps, ma dose de sommeil réparateur.

Je n'avais mal nulle part. Je n'avais froid nulle part. Je n'étais ni de bonne ni de mauvais humeur.

Je n'étais ni trop pleine, ni trop vide. Mes pensées n'allaient ni trop lentement ni trop vite.

Je faisais ma taille. Ma bonne taille. Je n'avais ni la sensation d'avoir un corps trop petit pour ce qu'il y avait à mettre dedans, ni trop grand à m'y perdre.

Je n'étais ni trop seule, ni trop accompagnée.

Pire encore ! J'avais mon âge. Exactement le bon âge : mon âge. Je n'avais ni 17 ans dans un corps de centenaire, ni 137 ans dans un corps de trentenaire.

Je n'étais ni sage, ni idiote. Ni cultivée, ni inculte. Ni parfaite ni encore moins imparfaite comme ça. Ni jolie, ni moche. J'étais.

En réalité, au matin du 10ème jour, j'étais parfaitement calme. Parfaitement au neutre. Mon océan intérieur était parfaitement lisse et scintillant. Et je voguais dessus, et non dedans comme d'habitude. Et dans un voilier blanc avec un beau plancher doré. Et non dans une coque de noix, comme d'habitude.

Je n'avais strictement rien à dire, rien à écrire. J'étais peut-être morte ?

Au matin du 10ème jour, je ne pensais ni aux sans-abris, ni aux migrants, ni aux prisonniers, ni au femmes battues, ni au personnel soignant, ni au pompiers, ni aux entrepreneurs du bâtiment, ni aux exploitants de fraises, ni aux footballeurs, ni au gouvernement, ni à mes ami.es, ni à mes collègues, ni aux mots-fléchés, ni à mon Amour, ni à mes enfants, ni à mes frères, ni à mes parents.

Ni à mon passé, ni à mon futur.

Au matin du 10ème jour, je me suffisais à moi-même.

C'était peut-être un rêve. En "scannant" intérieurement cette situation idéale, ce sont les animaux qui sont venus me chercher.

Les oiseaux, les hérissons qui ne se méfiaient peut-être déjà plus des routes de campagne, et puis aussi les singes de Thaïlande qui envahissaient des villes, habitués d'être nourris par les touristes et qui ne savaient plus se nourrir par eux-mêmes. Quelle nouvelles des daims, au Japon ? Un peu comme les humains, finalement, si on leur coupait les supermarchés de proximité.

Il y avait tous les animaux sauvages, et les animaux domestiques. Ainsi que les sauvages domestiqués. Les domestiqués sauvages. Et les sauvages en cage. Et les domestiqués en cage. Et les animaux d'usine. Les poules en batterie. Les cochons en batterie. Les vaches confinées. Un peu comme les humains, finalement, qu'on leur interdise les sorties ou pas..

Cette situation ne profitaient sans doute pas à tous les animaux pareil. Ne contraignait sans doute pas tous les animaux pareil. Et tous ne devaient pas gérer non plus la situation pareil.

Au matin du 10ème jour, j'étais le chat. Le chat d'intérieur. Celui qui connait dehors. Celui qui est rentré de lui-même. Le chat sur le dossier du canapé, observant de loin la situation de ses yeux mi-clos. Celui qui vient chercher des câlins ou qui ne rentre pas de la nuit. Celui qui sort un peu les griffes dans le mou du bras tandis qu'il ronronne aux caresses. Le chat qui s'étire dans le rayon de soleil et va vérifier qu'il reste des croquettes de temps en temps. Le chat tout seul, qui attend les patrons partis en vacances, mais qui ne manquera de rien parce que la voisine est là pour lui changer la litière.

Au matin du 10ème jour, j'étais le chat. Le chat aux 7 vies. Et celle-ci était celle que je vivais maintenant.

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