Journal de guerre - Soir Jour 10

Au soir du 10 ème jour, on sentait la colère monter.

La rage.

L'impuissance.

La honte.

Le désespoir.

Mais nous restions tranquilles, bouillonnant, tremblant, comme des lions en cage.

Des lions non pas sauvages, mais des lions dont on avait réduit la cage.


Certains s'étaient organisés dans un emploi du temps cadré.

Les devoirs des enfants, les midis à midi, les courses de temps en temps.

D'autres laissaient venir un peu comme ça venait.

Certains s'organisaient des apéros skype, des repas WhatsApp, des live sur Facebook.

D'autres n'avaient pas l'âge, pas l'ordinateur, pas la culture pour ça.


Mais je sentais la colère monter.

La rage.

L'impuissance.

La honte.

Le désespoir.

Mais je restais tranquille. Bouillonnante, tremblante, comme un lion en cage.

Un lion non pas sauvage, mais un lion dont on avait réduit la cage.


On commençait à apprendre qu'un de nos voisins proche était contaminé. Un parent. Une aïeule.

On se demandait de temps en temps si ce frisson dans la nuque n'était pas un symptôme. Si les courbatures dans la nuque n'était pas un symptôme ? Si on avait vraiment le goût et l'odorat intact ?


Le googlemap permettait en un clic de vérifier sa zone de confinement. Un périmètre de un kilomètre autour de son nombril.


Et le gouvernement et ses représentants parlaient tous calmement, régulièrement et calmement, sur les marches de tel ou tel bâtiment.


Il allait falloir fonction comme une Nation.

Pour cela, il avait été demandé aux Patrons de mettre leurs salariés au chômage partiel et de s'organiser quoiqu'il en coûte à du télétravail.

Mais à certains corps de métiers d'aller bosser quand même (bande de feignants), même quand les mesures minimum de sécurité ne pouvaient être appliquées.

Moins d'une semaine plus tard, il avait été demandé aux Patrons de mettre leur salariés en congés payés et les Directions étaient autorisées à imposer les dates de RTT.


C'était une guerre qui serait en partie des vacances.


Il allait falloir être solidaires.


Ainsi, toute une partie de la population ne pouvait plus travailler.

Une autre n'en pouvait plus.

Une autre ne savait comment faire.

Au soir du 10ème jour, la durée légale du travail était portée à 60 heures sur une semaine, contre 48 heures une semaine avant.


Et je sentais la colère monter.

La rage.

L'impuissance.

La honte.

Le désespoir.

Comme un lion en cage.

Un lion non pas sauvage, mais un lion dont on avait réduit la cage.


Et les enseignants avaient, du jour au lendemain, dû s'organiser pour faire des cours à distance à ces sots d'ados. Ces petits, ces moyens, ces grands cons.

Et la porte-parole du gouvernement déclarait que les enseignants, "alors qu'ils ne travaillaient pas en ce moment ne seraient pas réquisitionnés pour aller cueillir des fraises."


Un nouveau document "Attestation de déplacement dérogatoire" avait été mis en place, et faisait désormais loi . De nouvelles rubriques y étaient apparues dont "Participation à des missions d'intérêt général sur demande de l'autorité administrative".


"Participation à des missions d'intérêt général sur demande de l'autorité administrative".


Et ça sentait fort et bon que ce serait peut-être bien une manière de ressortir l'idée d'aller se rembourser le "fric de dingue" dépensé pour les aides sociales en travaux d'intérêts généraux par les nantis du RSA puisque ces cons du bâtiment ne voulaient pas risquer d'aller à l'hôpital pour fracture dorsale ou coupure d'une main. Ou pour aller cueillir la gariguette puisque ces cons de voisins européens, ne pouvaient plus venir faire de quelconque saison.

On n'avait pas de nouvelles des flux migratoires de ces autres guerres devenues bien annexes, celles qui bombardaient, celles qui terrifiaient, celles où l'on voyait sous ses yeux se faire abattre des enfants, celles dont les tremblements brisaient les vitres des maisons, celles où les soldats violaient femmes et enfants, celles à la démerde, celles au marché noir, celle de mes grands-parents.



Le monde entier se payait une guerre "tout confort".

Une guerre avec chips et chocolat.

Avec culture, lecture, peinture, mais de chez soi.

Et nous conseillait de bien nous essuyer les fesses et bien nous laver les mains.

Et des soignants bossaient comme des fous.

Et des soignants mourraient.

Et le monde fonctionnait à tant de vitesses différentes qu'il était bien difficile de savoir quel rythme prendre pour s'y accorder.

Et il fallait être unis.

Unis.

Alors que nous étions surtout totalement démunis.

Démunis dans nos vies.

Démunis par les injonctions paradoxales.

Soucieux de faire au mieux.

Anxieux de ne pas faire mieux.


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