Journal de Paix - Jour 1

Au matin du jour suivant je comptais 37.

J'étais toute endolorie mais je n'avais plus mal.

Je venais de passer sous un orage de grêlons mais j'étais debout.

Mon corps s'était levé tout seul, de lui-même.

Dehors il faisait gris.

Je n'avais plus de fièvre.

Je n'avais pas froid.

Je n'étais ni gaie ni triste.

Encore bien fatiguée.

Mais je sentais que ça pouvait aller.

Mon état s'était amélioré d'heure en heure, palpable au volume d'air capable d'entrer et de sortir de moi : ma plus grande richesse, le patrimoine d'une vie puisque je suis née asthmatique.

On était aujourd'hui.

J'essayais de me rappeler ce que j'avais compris.

Nous sommes mortels, ça oui.

Moi, et les autres aussi.

Le corps a des limites que l'esprit n'a pas.

Mais il porte toujours plus que ce qu'il croit.

Vouloir n'est pas pouvoir.

Mais le contraire est vrai.

La vie entière est dans l'air.

Mais c'est un secret car il y aura sinon immédiatement des escrocs pour vouloir le vendre.

Plus l'épreuve est dure plus elle est tolérable si on joue au corps mort.

Comme c'est moche de dire ça, je dirai désormais "jouer au cormoran".

Ou mieux encore "faire le goéland".

Car s'il se repose, les pattes sur les rochers, le goéland s'envole au-dessus de l'océan et ne peut s'y noyer, tout comme mes pensées ont bien pu s'envoler tandis que je gisais.

Même seuls on n'est pas seul.

Seul n'existe pas, ce n'est qu'une sensation.

Seul, ça existe en vrai quand on oublie les autres ou alors quand on croit se suffire à soi-même. Seul c'est quand on souffre.

Seul c'est quand on se bat contre des moulins, et plus le moulin tourne plus il broie la farine. Lâcher prise ce n'est pas refuser le vent, refuser le moulin ou refuser le blé. Lâcher prise c'est accepter de devenir farine si on s'est retrouvé dans les roues du moulin. D'autant plus si le moulin est créé par Quichotte.

Ce que je retiendrai c'est que la place du blé n'est pas la pire puisque c'est l'occasion de devenir farine, ou de devenir huile, tandis que s'amuser à retenir les pales quand le grand vent y souffle c'est risquer de s'y pendre sans rien y changer. Si le vent peut se canaliser, on ne peut pas l'éteindre et les moulins, qu'ils soient des géants ou des politiciens continueront de tourner.

Oui, un vent se levait.

Le monde entier combattait la vague, le virus tsunami, quand de mon point de vue il était peut-être temps de nous concentrer sur la force du vent.

Et en faire notre allié.

Accepter de muter.

Accepter l'idée que le rêve des humains de pouvoir voler en toute liberté est à notre portée.

Qu'il n'y a pas de chemin, pas de route tracée.

Il n'y a que le ciel, sans frontières, ni limites que personne ne peut s'approprier.

Que nous créons nos propres chaînes, nos propres moulins, moulins à paroles et moulins à broyer, et qu'il n'existe pas de grande vérité.

Chacun apportera toujours de l'eau à son moulin et trouvera les preuves de ses convictions.

Chacun est exaucé de ses propres croyances.

Les plus fragiles sont ceux qui croient ne pas en avoir.

Qui disent ne croire en rien, c'est dire le déni, quand on va jusqu'à croire nos propres existences quand nous ne sommes qu'un grain de la plage immense.

Que ce grain fût rocher, en son heure.

Rocher, coquillage ou arête de poisson.

Un grain qui a, en tous les cas, subi transformation.

Vanité que cette lutte contre les éléments.

C'est la vie, c'est la mort, et la lutte est vaine.

Entre les deux, quoi ?

On joue, tout simplement.

L'être humain n'est qu'un animal, mammifère, plutôt terrien.

Il a ceci de singulier qu'il est narratif et aime bien se raconter des histoires.

Il aime tout particulièrement croire à ses histoires et convaincre les autres que son histoire est vraie.

Il n'a pas d'autre choix que d'envisager être le centre du monde.

Et c'est vrai.

Chacun n'est que le centre de sa réalité.

Une réalité qui n'est que le miroir de ce qu'il est lui-même.

Ainsi, je peux savoir qui tu es vraiment en observant seulement comment tu réfléchis.

Et ce que tu crées une fois réflexion faite.

En prenant la posture de qui a tout perdu, et pourquoi pas aller jusqu'à perdre ma vie,

tout redevient tranquille.

En m'en remettant à la part de moi qui prend le relais quand je ne maîtrise plus rien et ne souhaite plus rien, alors je suis en paix.

Je me remets alors d’accord avec moi-même : tout cela n’a aucune espèce d’importance.

Je ressens, donc je suis.

Ainsi, je participe du grand spectacle d'une comédie humaine.

C'est ainsi que se clôt ce récit.

C'est le dernier jour.

C'est le premier aussi.

Aujourd'hui, Monsieur le Président, mes enfants, ma maman, mes ami.es, lecteurs amicaux et attentionnés, qui croyez en moi, vous-mêmes qui croyez que j'ai existé alors que je n'existe qu'en vous, parce que vous me lisez, ou parce que vous m'aimez, parce que vous m'inventez au gré de bon vous semble, je ne suis ni en guerre, ni résistante, ni Désertrice.

Je suis seulement vivante.

Et de fait, vous aussi.

Que je ne suis que cette fille qui sourit quand elle meurt.

Pas parce que je suis pleine de sagesse, mais parce que ça fait moins mal.

Qu’il me reste du temps pour devenir celle que je veux être quand je sortirai d’ici : une femme qui sourit à la vie. Pessimiste réaliste qui choisit l’optimisme.

Plus le confinement sera long, plus j’aurai du temps pour devenir celle-ci.

« Un homme averti en vaut deux », comme disait ma grand-mère.

Et qui vivra verra.

Je vous laisse à vos jeux de guerre, Messieurs les Présidents.

Moi, je joue à l’Amour, à la vie, et à la poésie.

Aujourd'hui,

c'est donc le lundi

de ce si long dimanche

puisque je suis guérie.

Et si je suis guérie, alors ce n'est plus la guerre.



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