Je lirai sur vos lèvres

A ma caisse, on voit les sourires quand même, malgré les masques. A ma caisse, on sourit avec les yeux. Avec les nouveaux plexiglas, plus les masques, plus le monde, plus le bruit, on n'entend pas grand chose quand on nous parle. A ma caisse, j'ai réalisé que je regarde les lèvres, quand on me parle.


A ma caisse, j'ai réalisé qu'on ne voit pas mes lèvres avec le masque.

En fait, c'est pratique. A ma caisse on ne voit plus si je baille, si je fais la gueule ou si je m'enlève un truc dans les dents avec ma langue.


A ma caisse, j'ai retrouvé les habitués. Ma petite vieille chérie, et l'autre qui est si drôle avec son cabas tout plein de merdes. A ma caisse, j'ai revu le grand black avec ses dreads et ses lunettes noires qui ne m'a pas reconnue. Et puis Johnny et sa canette de bière à 86 centimes. Mais c'était un autre Johnny. Un nouveau. Qui avait tant de chose à me raconter. Il était tout tanguant, tout chancelant.

A ma caisse, deux trois copines. ça fait du bien. A ma caisse c'était la rentrée.

A ma caisse, ils m'ont tous ouverts leur sac, leur cabas, leur caddies comme on ouvre son coeur... Comme on ouvre ses bras quand on retrouve un ami. Ils m'ont tous donné leur carte d'identité quand ils payaient par chèque. Ils avaient tous leur carte, et l'ont tous passé. A ma caisse, ils sont devenus super bien éduqués.

A celle qui téléphonait à sa copine Manon, je n'ai dit ni "au revoir", ni "bonjour", ni "merci", ni même combien ça coûtait. J'ai quand même tout écouté de la conversation.


A ma caisse, j'ai distribué n'importe comment les tickets d'or parce que je n'ai rien compris de quand est-ce que je dois les donner.

A ma caisse, c'est comme de marcher sur du bitume brûlant. Sans chaussures. En plein cagnarg. Et ne jamais voir la fin de la route. Et ne pas savoir vraiment où tu vas.

Je le sais.


Alors à ma caisse, j'ai chanté. J'ai chanté dans le fond de ma gorge, dans le fond de mon ventre, pour me rallier à la force des esclaves dans les chants de coton. Pour me rallier aux travailleurs de la peine. Pour aller prendre la force dans les chants anciens. Pour que le grand esprit m'entende et soulage ma charge.

J'ai chanté pour ne pas être seule à ma caisse. J’ai chanté pour ne pas chialer.

Pour relativiser ma peine, aussi. Parce que dans le fond, je suis contente. Parce qu'à ma caisse, je gagne quelques sous.

C'est bizarre, d'ailleurs. Je ne comprends pas pourquoi je chiale comme ça quand je sors de ma caisse.

Il fait beau pourtant."

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