Journal de Guerre - Jour 21

Au matin du 21ème jour c'était la 3ème fois que nous étions pour de vrai un dimanche en ce si long dimanche.

Au réveil, j'apprenais que, tandis que j'avais les yeux fermés la veille sur l'horizon clos de ma chambre à coucher, confinée encore un cran de plus dans l'étroitesse de mon corps meurtri, un soudanais réfugié, avait soudainement fait deux morts au hasard avec son couteau et cinq blessés dont on ne savait pas bien dans quel état ils étaient mais qui encombraient 5 lit du fait de sa folie . Les raisons de son acte étaient encore obscures, il avait été interpellé, agenouillé par terre, psalmodiant des prières et on le savait seulement se plaindre de vivre entouré d'autant de mécréants.


Dans la Sarthe, un homme avait frappé sa femme avant de s'enfuir, ivre, en voiture, avec leur enfant de 18 mois.


Dans les Yvelines, un homme de 60 ans avait été retrouvé mort, des traces de coups et des lésions sur le corps, dans sa maison.


Près de Tourcoing, un homme avait aspergé sa femme de White spirit et lui avait mis le feu, et s'était brûlé gravement en incendiant son domicile.


L'Observatoire National des Pratiques et des Violences Policières avait mis au point une application disponible désormais sur Androïd et bientôt sur IOS du nom d"Urgence violences policières" , afin que tout un chacun puisse filmer, stocker les images et les sécuriser sur des serveurs dédiés.

"Les images filmées à partir de l'application sont géolocalisées, envoyées au serveur et sécurisées, ce qui les met à l'abri, même si le policier récupère votre portable"

En effet, "Quand ils sont filmés, les policiers récupèrent le portable. Et souvent, soit ils effacent la vidéo, soit ils cassent le portable pour faire disparaître les images".



Deux immeubles rue d'Aubagne à Marseille allait être détruits alors qu'en novembre dernier, dans cette rue, 8 avait succombés du simple fait de l'insalubrité.


J'attendais, patiemment dans mon lit que ça m'arrive aussi.

Ce n'était ni le cafard, ni l'anxiété qui élargissaient les fissures que j'observais à oeil nu jour après jour,  dans le crêpi gris de mon ciel, mais bien ma chère voisine Marie qui risquait de s'effondrer un jour, une nuit, dans mon appartement.

Tandis que le ciel me tombait sur la tête, le sol se dérobait sous elle petit à petit. Ce n'était qu'une question de temps.

Tout passe, tout casse.


En France, nous en étions à 68605 malades confirmés, 28143 hospitalisés, 6838 en réanimation, 15438 rendus à leurs maisons, 5532 morts à l'hôpital.


Après de longs et tumultueux débats, la chloroquine était testée sur quelques malades. La médiatisation de ce remède miracle avait permis le développement immédiat d'une cyber-escroquerie : on pouvait désormais commander et se faire livrer assez de chloroquine pour se suicider.

On tentait l'expérience avec un ver de mer à l'aspect dégoûtant qui promettait beaucoup pour pouvoir nous soigner et je me demandais ce qu'allaient bien en faire les escrocs du net car créer et faire circuler de faux tests de dépistage du coronavirus ou des thermomètres non homologués me paraissait plus simple que d'aller à la pêche aux vers de mer.


La créativité de l'escroquerie étant sans nul doute aussi intensive que celle des comiques ou des parodies, on voyait fleurir de faux gendarmes, et de faux policiers, à la traque de quelqu'un sorti faire ses courses. En contestant l'attestation dérogatoire de sortie ou en évaluant leur panier et en considérant qu'acheter des serviettes hygiéniques pour un homme ne relevait pas d'une grande nécessité, ils alignaient les amendes, payables sur le moment et ça faisait toujours 135 euros de gagné.

Au 30 mars dernier, on comptabilisait, à Paris, 25 000 verbalisations officielles sur les 303 000 contrôles, ce qui était la preuve que le confinement "était respecté par la grande majorité" des Parisiens puisque "Sur 10 contrôles, plus de 9 personnes avait été en règle. C'était un signe positif malgré les récalcitrants", avait affirmé Rémy Heitz, procureur de la République de Paris.


Il y avait cependant quand même deux bonnes nouvelles : 100 millions d'euros avait été économisés en accidents de la route seulement à la Maif, assureur mutualiste qui allait les redistribuer soit en les rendants à ses assurés, soit au profit des soignants, (via la Fondation des Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France), au profit de la recherche, (via l’Institut Pasteur),  ou au profit de l’action sociale, (via le Secours Populaire).  


La deuxième, c'était que chez moi, le curcuma poussait et de cette terre sèche il y a quelques jours, une pousse vaillante comme le bras qui porte la flamme olympique commençait à s'offrir à moi.


Moi, j'avais mal au monde.

Et le curcuma ne me consolait pas.


Il pleuvait des cordes dans mon monde intérieur, il y faisait nuit, il y faisait froid.

Mon petit véhicule de cellules et de chaire était en boule au fond du canapé quand j'arrivais à m'extirper du lit.

Ce virus était violent.

D'une agressivité passive.

Aussi ferme et tranquille que les discours du gouvernement.

Il laissait impuissant.

Il s'insinuait sous la peau, dans le sang.

Je le sentais se promener à l'intérieur de moi, piétiner mes fleurs, sécher mon océan, faire fuir toute force, quelle soit mentale ou physique.

Il faisait semblant de rendre les armes pour mieux attaquer par derrière quand on ne s'y attendait pas. J'avais baissé la garde, je me croyais bien plus forte que lui, mais je me trompais.

Avant-hier encore je cherchais le chemin de ma marguerite à l'intérieur de moi, ma rose du Petit Prince, je cherchais encore comment m'évader, retrouver le pied de l'arc-en-ciel pour pouvoir y grimper, mais c'était en vain. Et quand enfin, je m'endormais, c'était pour découvrir des routes jonchées de singes, vivants, sur lesquels des tanks avançaient, irrémédiablement, de la lenteur des tanks, tellement résolument. Je voyais leurs yeux tristes, qui me regardaient sans ne demander rien. Seulement me regarder, encore une fois, avant d'être écrasés.

Moi, j'étais sur le côté, ficelée à un arbre, un bâillon dans la bouche et ne pouvais crier. Je n'essayais même plus. C'était peine perdue.


Si j'arrivais encore à me blinder un peu du monde du dehors, je ne parvenais pas à me blinder de mes peines personnelles et chaque contrariété m'affaiblissait encore.

Je n'étais pas, au sens propre du terme, essoufflée, mais plutôt comme une voiture rouillée qu'on transforme en un cube à la casse ou à la déchèterie.

Je ne supportais plus rien, ni des uns ni des autres et j'étais trop faible pour pouvoir m'expliquer.

J'avais le sentiment d'avoir déjà tout dit.

De n'espérer plus rien.

Me fatiguer moi-même à toujours répéter.


Je me réfugiais dans une série débile. Un navet. Une merde qui se passe dans un ranch.

Si j'avais eu du mal à comprendre ce qui, dans cette série pouvait m'intéresser et soit suffisamment costaud pour me dévier de "Freud", "La casa de Papel", tout comme des oeuvres immenses mises à disposition, je commençais à percevoir ce que j'allais chercher.

Non, ce n'était pas un affront vers mon père ou ma mère afin de leur prouver que j'étais capable d'aller "jusqu'au bout" et de finir quoi qu'il en coûte ce que j'ai commencé peu importe la merde qui m'était proposée ou que j'avais trouvée.

C'était d'avoir trouvé, dans ce ranch canadien de quoi alimenter mon besoin de famille. Les hauts, aussi les bas d'un groupe qui reconnait avoir besoin les uns des autres et qui, s'ils se disputent, restent soudés, solidaires, présents.

Je pouvais m'identifier à chacun de ses membres, chacune de leurs épreuves. Comprendre leur colère, leur désir d'amour, leur indépendance ou leur failles, leur orgueil de cow-boys du 21ème siècle.

J'avais réussi l'exploit (car je l'admets, c'en est un) de me farcir 8 saisons de 17 épisodes et j'avais ce matin la ferme intention d'aller me nourrir aux 8 saisons prochaines pour explorer plus loin ce qui, pour moi, me semblait vraiment vital. Comprendre un peu plus loin ma blessure d'abandon. La panser, la soigner, sans faire chier personne. Laisser à chacun sa complète et entière responsabilité vis-à-vis de ses actes et de leurs conséquences.

Je ne pouvais plus rien pour les uns, pour les autres.

J'étais dans mon bocal.

Un bocal tout petit.

Ce que j'avais appris c'est que la meilleure protection pour tout ce qui abîme l'intérieur de quelqu'un c'est d'être hermétique, dans le déni, et de faire semblant (ou pas) de ne comprendre rien. Rester sourd ou aveugle, ça ira mieux demain. "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" 

Ce que je jugeais comme "indifférence", voir même du dédain, n'était en fait qu'une protection bien souvent innocente. Innocente dans le sens où peut-être qu'on ne se rendait compte de rien.

Une protection, pour soi-même.

Une protection utile.

Certainement inconsciente.

Une protection qui ne faisait pas une bulle, tout autour de soi, mais une paroi rugueuse pour les autres, en tous les cas pour moi.


Je n'avais pas besoin qu'on me tienne la main. Qu'on m'apporte à manger. Qu'on s'inquiète pour moi. Je n'avais ni besoin qu'on me paterne ni qu'on me materne. Je ne voulais plus fuir ni me rendormir dans les bras de quelqu'un. J'avais seulement encore la curiosité du don. Recevoir ce que la marée voudrait bien m'apporter. Ce que chacun avait dans son coeur à m'offrir, à donner sans que je n'aie rien à dire, ni a exiger, encore moins a prier ou a supplier.


Je n'avais de force que pour m'observer dériver à ma guise.

Retrouver la famille du Ranch canadien.

Observer en silence le curcuma pousser.


A l'heure précise où j'écrivais ces lignes, je venais d'apprendre que ma voisine était atteinte aussi.

Peut-être par ma faute.

Nous ne le saurions jamais.







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