La porte

"Et voilà.

C'est parti.

Non, ça n'est pas parti "ça commence" !

C'est "Parti" c'est foutu.

Il suffit que je sois obligée de faire un truc pour ne pas pouvoir le faire.

C'est quand même un monde !

J'écris hier "Défi ! Un post par jour avant 8 heures du matin" (ce qui reste un défi gagné d'avance puisque j'écris tous les matins), et voilà qu'aujourd'hui, rien.

Rien à dire.

Rien à écrire ce matin.

Pas une demi livre de poésie dans Manon.

Réveillée 6 heures comme avec un réveil : debout, café, vaisselle, douche, chaussures et Paf ! Devant la porte :

"Euh... Tu vas où ?

- Bah au boulot !

- ça n'est pas par là, chérie. Tu peux enlever tes chaussures.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es confinée.

- Ah.

- Et c'est samedi.

- Ah. Et alors ?

- Fais pas ta tête de con.

- Que veux-tu dire par "Tête de con" ? On n'avait pas dit qu'on essayait la CNV ?

- La quoi ?

- La Communication Non Violente.

- Ah, je croyais que CNV, ça voulait dire Communication non Verbale !

- C'est vrai que c'est ce qu'on pratique, de fait, toi et moi... Je te propose la CNVNV : la Communication Non Verbale Non Violente.

Bon.

Donc, le samedi, j'ai le droit de faire quoi ? Papa Président il a organisé quoi ? Il a prévu quelque chose ? Il va prendre en charge et rembourser les frais de port des commandes Amazone ? A part la Lettre de Jaurès, il a d'autres préconisations de lectures ? Une réédition de "La discorde chez l'ennemi" ? "Le fil de l'épée" ? Une fiche de lecture de "Vers l'armée de métier", à rendre avant Noël si on veut avoir un cadeau ? Qu'à voulu dire l'auteur ?

- Manon, tu commences mal ta journée.

- Non, mais ça m'énerve, en fait.

- Quoi ?

- Bah tout ça.

- Et ça va changer quoi ?

- Rien.

- Et ça va profiter à quelqu'un ?

- Non.

- Alors on reprend.

- Quoi ?

- On reprend ! On recommence ! On y arrive toujours mieux la deuxième fois, et encore mieux la troisième ! C'est comme apprendre une langue : au début tu répètes, sans comprendre ce que tu dis. Tu n'y arrives pas, tu rigoles, tu recommences. Et puis un jour, tu y arrives. Et même mieux : un jour tu comprends ce que tu dis ! Tu as fais comme ça pour tous tes apprentissages : marcher, parler, lire, écrire... Avec indulgence et patience.

- Et là, c'est quoi ton apprentissage ?

- L'art de la fugue.

Fugue.

Fugue, c'est quand même un mot merveilleux...

En Allemand, c'est beau aussi : "Flucht", qui se prononce Flourt. Presque Frourt, qui veut dire fruit, comme Fugue est presque Figue.

Fuga... Frutas... Salada mista.

La fugue, ça n'est pas la fuite.

ça n'est pas une évasion, non plus.

La fugue, c'est tellement plus subtil... Délicatement insolent.

Quand on fait une fugue, on sait qu'on va revenir. On ne part pas bien loin. On fait le mur, on sèche un cours.

Fuguer, c'est s'autoriser une absence pour être plus présent à soi-même, dans un endroit qui n'appartient qu'à soi.

Fuguer, c'est ouvrir la porte sans bruit dans la nuit. C'est mettre ses chaussures dehors tandis que tout le monde dort... C'est s'autoriser quelque chose d'interdit. Et pour ça, encore faut-il savoir où est la porte et sur quel univers elle ouvre.

J'ouvre délicatement ma porte dans la nuit.

Je ne fais pas de bruit...

J'ai enlevé mes chaussures, remis mon manteau sur la patère...

Je sors... A l'intérieur de moi...

Il n'y a pas de défi.

Pas de challenge.

Pas d'engagement.

J'ai le droit de fuguer de mes propres contraintes.

Et si je n'ai rien à dire, je n'écrirai rien.

Un papillon d'un bleu éclatant, soyeux, lumineux virevolte dans mes yeux, juste là, entre mes deux seins. Il n'y a que moi qui le vois.

Quel délice de me fuguer moi-même...

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