Le fin fond

"J'ai presque honte.

Non, c'est vrai !

J'ai presque honte tellement je me sens... Bien. C'en est presque... indécent.

Je pourrais au moins avoir la pudeur de le taire, mais même ça, je n'y arrive pas.

A croire que plus ça va pire, mieux ça va bien. C'est peut-être une déformation professionnelle de la femme de combat que je suis devenue. La merde : ça me connaît. Là, je sais m'y prendre.

Quand se pointe le bonheur, l'amour, la paresse, la caresse, la douceur.... Là, c'est autre chose. Le petit coeur il s'affole, il a mal à l'avance, il pleure déjà de tout ce qu'il va perdre.

Mais alors quand il n'y a plus rien à perdre...Là, moi, je suis debout.

Un vrai coq indien.

- Français.

- Ah oui. Tu as raison. C'est Français, le Coq. Avec les indiens, on serait plutôt sur de l'aigle. Bref, en tous les cas, je suis du genre qui chante à tue-tête les deux pieds dans le fumier.


C'est un talent.


Ajouté à cela un sens inné d'esprit de controverse, de paradoxe et de contradiction et je déploie mes ailes, je m'envole, je visite les tréfonds de la galaxie.

- Les confins.

- Les tréfonds.

- Non, les confins !

- C'est quoi la différence ?

- La différence, c'est l'état d'esprit. Un tréfond, ça va vers le "bas", un confin, davantage vers le "haut".

- LES confins. Un confin n'existe pas. Il n'y a que des confins et des confinés.

- Il y a aussi ceux qui ont une dérogation de confinement.

- Comment ça ?

- Hé bien les mecs qui vivent dehors, ils ont une dérogation de confinement.

- ...

- Comme quoi ils ont le droit d'être dehors.

- Pardon ?

- C'est vrai !

- Non, mais on est le 1er novembre, c'est le début de la trêve !

- De la trêve de quoi ? Des confiseurs ? Non, la Trêve des confiseurs, c'est à Noël, avec les dindes, et tout.

- C'est la trêve hivernale ! Pendant laquelle on ne peut pas virer les gens de chez eux !!!

- C'est ce que je te dis ! Le gouvernement ne vire pas les gens de dehors, dehors. Ils ont le droit de rester dehors pendant toute la trêve hivernale. Ils ont un papier. Un seul, mais ils en ont un et qui s'appelle une "dérogation de confinement".

- Et les gamins mineurs migrants qui squattaient le collège en attendant qu'il y ait des pistes d'idées pour les sortir de là, ils en sont sortis sans qu'il y ait plus d'idées pour sortir de là.

- Comme quoi, tu vois, "entrer", "sortir", tout ça.... C'est vraiment un concept.

- On touche le fond, là, non ?

- On serait peut-être aux frontières de l'absurde, là.

- Au fin fond, tu veux dire...

-...

- ...

- Au fin fond, c'est plus comme "tréfonds" ou comme "confins" ?

- Ah, alors "fin fond", c'est la limite. La frontière. Fin fond, c'est... C'est un peu comme la peau du concept, tu vois. C'est l'endroit où quand tu te touches toi-même avec le bout de la pulpe du doigt, tu ne sais pas dire si ce que tu ressens, c'est ce que tu sens au bout de ton doigt ou si c'est l'autre partie de peau que tu touches. Essayes, tu va voir.

- Voir quoi ?

- Façon de parler, je ne vais pas te dire "Touche-toi" ! même si ça se fait avec la peau, et pas avec les yeux. Faut l'essayer en vrai, le coup du doigt pour toucher le fin fond, c'est ça, que je veux te dire.

- Là, en tous les cas, avec ton histoire de "papier de dérogation de confinement pour les Sans-Papiers" on est quand même plus dans le tréfond que dans le confin, non ?

- Hélas, ça n'est pas Mon histoire... ça, c'est la réalité... ça se passe aujourd'hui en vrai de vrai.

- Et dire qu'il y a encore quelque temps, les écrivains écrivaient de la science fiction... Mais qu'est-ce qu'on va leur pondre ?

- Un coq, ça ne pond rien.

- Non, c'est vrai.

- Tu ne seras peut-être jamais écrivain.

- Oui.

- ...

- En tous les cas, pas de science-fiction, j'en ai bien peur...

- Peut-être un jour Auteur ?

- J'espère...

- Ce serait bien que tu arrives à lui mettre un E, un de ces jours, à Auteur...

- Oui, enfin écoute... Pour le moment, j'essaye d'y mettre un H et c'est déjà pas mal.




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