Le melon


"ça commence par un melon. ça commence par la découverte d'un melon dans un bac à fleurs. Un tout petit melon émouvant, squatteur improbable d'un bac à fleurs.

ça commence par une larme qui se déploie sur sa joue à la découverte de ce melon. ça commence par l'incroyable sensation que dans cette toute petite larme, unique, qui coule sur sa joue, il y a... Tout. C'est la larme à la naissance d'un enfant. C'est la larme du premier dessin qu'il nous offre. C'est la larme de la conscience d'être tellement petit. Une émotion si dense qu'elle englobe la joie stupéfaite de la magie de la vie, la fatigue extrême tout autant que la tristesse infinie que cette vie qui arrive sera menée vers sa fin.

C'est la larme de l'évidence.

C'est la larme de la tendresse inouïe et de la poésie de la vie.

Dans ce melon il y a la surprise, il y a l'inconnu, la non-maîtrise, il y a... Le cadeau. L'espoir du renouveau, de l'improbable. Il y a l'Evidence qu'on ne récolte pas seulement ce qu'on sème.

Et dans cette larme il y a... Tout l'Univers.

Oui, dans cette larme il y a tout le mouvement de la vie qui naît et qui disparait. Cette larme est l'océan tout entier.

Et la larme coule sur sa joue.

Et depuis quand il poussait là, celui-là ? Et quand a donc été semé la graine ? Oserai-je poser la question : par qui a été semé cette graine dans mon bac à fleurs ? Cette graine de melon... Qui peut bien être à l'origine de cette joie, de cette surprise, de cet instant de magie qui m'a été offert ? Peut-être était-ce le vent. Un oiseau. Un chat ? Un chat qui se serait salit les pattes dans une poubelle et qui serait venu déposer la graine dans mon bac à fleurs ? Et cette larme... D'où sort-elle ?

On ne pleure pas pour un melon. Si on pleure pour un melon alors où va-t-on ? Il n'y a pas de quoi pleurer pour un melon qui pousse dans un bac à fleurs ! Cette larme, était-ce une larme de joie ? Une larme de peine ? Doit-on catégoriser ses larmes en deux colonnes : larmes de Peine à droite larmes de Joie à gauche ? L'inverse ?

Elle a savouré cette larme, la laissant couler contre sa joue. Elle a même penché un peu la tête pour que la larme glisse jusque vers la commissure des lèvres. Elle a léché sa larme du bout de la langue. Elle a concentré toute son attention sur le goût de sa larme, salée. Cette toute petite larme, unique, dans laquelle il y a avait tout. TOUT ! Comment vous dire... Il y avait tout. Tout l'océan et le ciel réunit. La peine et la joie qui ne font qu'Un. Il y a avait l'impossible à décrire, à nommer. En découvrant ce melon dans son bac à fleurs une larme de félicitée a coulé.

En quelques secondes elle s'est dit tout à la fois

- "Mon Dieu que j'ai vieilli pour me contenter d'un melon pour atteindre l'apogée du bonheur" (elle se sait avoir été beaucoup plus ambitieuse)

- "Merde ! Qu'il est con ce melon d'arriver mi-octobre il va geler"(Elle a un côté pragmatique indiscutable dans sa sensiblerie) - "Merci merci merci. Merci." (Mélange de pure reconnaissance, d'éducation autoritaire sur la politesse et de superstition : on dit Merci quand on nous fait un cadeau. Même quand on ne sait pas Qui fait le cadeau.)

- "Ce melon est ce qui est, qui fût et qui sera. Et qui sera ce qu'il fût. Ce melon, c'est donc ce qu'on appelle : Dieu. Et si cette larme est TOUT, l'océan et la pluie, alors je suis une planète" (elle a un côté mystique qui se réveille parfois quand elle ne va pas très bien. Elle sait que l'humain a besoin de se raccrocher parfois à plus grand que Lui)

- "Ne suis-je pas issue de ce même hasard, graine déposée par inadvertance dans quelque bac à fleurs au milieu d'une cité ? Je suis peut-être moi-même un melon"

- "Mais si ce melon est Dieu et que je suis un Melon, alors, je suis Dieu ?" (elle a balayé d'un coup de vent cette idée stupide et syllogique avant de se prendre le melon. Elle n'est pas complètement idiote.)

- "N'empêche que c'est bien elle qui a créé le possible de ce melon. Indiscutablement. En mettant un bac, de la terre et des fleurs dedans. Sans elle, pas de bac, pas de melon" (elle est donc bien à l'origine de sa joie quand elle l'a découvert. Donc de à l'origine de ce Melon. Donc à l'origine de sa larme.)

- "Et si elle avait arraché la pousse, la prenant pour une mauvaise herbe ?" (Elle ne peut pas s'empêcher de penser à ce qui aurait pu se passer "si")

- "Et comment faire maintenant avec l'automne qui arrive pour protéger son melon du froid, du gèle, que va-t-il devenir ?" (Comme c'est elle qui a mis le bac à fleurs, elle s'approprie de fait le melon, qui devient sa propriété donc sa responsabilité. Qui devient donc quelque part sa raison d'exister désormais.)

Alors elle s'est dit : "Ce melon est la preuve qu'on ne contrôle pas tout et cette larme est la preuve que je ressens encore quelque chose.

Alors rien n'est fini."




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